Le soleil se levait à peine sur Lagos quand Adaobi a découvert que le prix de son pain quotidien avait encore augmenté. “Hier, c’était 500 nairas. Aujourd’hui, c’est 700”, soupira-t-elle en rangeant ses billets. Comme des millions d’Africains, elle subit de plein fouet la flambée des prix. Derrière ces hausses, une guerre silencieuse se joue dans les coulisses : celle des banques centrales contre l’inflation, un ennemi aussi insaisissable que tenace.
Une inflation galopante qui ronge les économies
Depuis 2020, l’inflation s’est installée dans le quotidien de nombreux pays africains. En Éthiopie, elle a dépassé les 30 % en 2022. Au Ghana, elle a culminé à plus de 50 % début 2023. Même les économies plus stables comme le Maroc ou le Sénégal n’ont pas été épargnées par la hausse des prix alimentaires et de l’énergie.
La pandémie de COVID-19, suivie par la guerre en Ukraine, a bouleversé les chaînes d’approvisionnement mondiales. Les devises africaines, déjà fragiles, ont chuté face au dollar. Résultat : les importations coûtent plus cher, et les populations paient le prix fort.
“L’inflation, c’est une taxe invisible sur les pauvres”, explique Dr. Ibrahim Ndiaye, économiste au Centre d’études monétaires de Dakar. “Elle érode le pouvoir d’achat, détruit l’épargne, et alimente l’instabilité sociale.”
Des banques centrales sur la défensive
Face à cette menace, les banques centrales africaines ont sorti l’artillerie lourde : hausse des taux d’intérêt, resserrement de la masse monétaire, contrôle des capitaux. La Banque centrale du Nigeria, par exemple, a relevé son taux directeur à 18,75 % en 2023, un niveau record. La Banque du Ghana, elle, l’a porté à 30 %.
Mais ces mesures ont un coût. “Lutter contre l’inflation, c’est comme appuyer sur les freins d’une voiture lancée à pleine vitesse”, résume Fatoumata Diallo, analyste financière à Abidjan. “Vous ralentissez l’économie, vous découragez l’investissement, et parfois, vous provoquez une récession.”
Dans plusieurs pays, ces politiques monétaires restrictives ont fait bondir les taux d’emprunt, étouffant les petites entreprises et aggravant le chômage. Un dilemme cruel pour les gouverneurs de banques centrales, souvent pris entre le marteau de l’inflation et l’enclume de la croissance.
La dépendance au dollar, talon d’Achille du continent
Une grande partie de l’inflation importée vient de la dépendance des économies africaines au dollar. Qu’il s’agisse d’acheter du blé, du carburant ou des médicaments, la plupart des transactions internationales se font en monnaie américaine. Or, depuis 2022, la Réserve fédérale des États-Unis a relevé ses taux à plusieurs reprises, renforçant le dollar et affaiblissant les monnaies africaines.
“Chaque fois que le dollar monte, nos importations deviennent plus chères”, déplore Joseph Mwangi, directeur d’une société agroalimentaire à Nairobi. “C’est comme si on payait une double peine.”
Certains pays tentent de diversifier leurs partenaires commerciaux ou de signer des accords en monnaies locales. Mais ces initiatives restent marginales. La domination du dollar demeure un fardeau lourd à porter pour les politiques monétaires africaines.
Des outils encore limités face à la complexité du problème
Malgré leur volonté, les banques centrales africaines souffrent souvent d’un manque d’indépendance, de ressources et de données fiables. Dans plusieurs pays, les pressions politiques influencent les décisions monétaires. Difficile, dans ces conditions, de prendre des mesures impopulaires mais nécessaires.
“Nous avons besoin de plus d’autonomie pour agir efficacement”, confie sous anonymat un cadre de la Banque centrale du Mozambique. “Sinon, on reste dans la réaction, jamais dans l’anticipation.”
De plus, les économies africaines sont majoritairement informelles. Selon la Banque mondiale, plus de 80 % des emplois en Afrique subsaharienne relèvent du secteur informel. Cela complique la transmission des politiques monétaires et rend l’inflation plus difficile à mesurer et à maîtriser.
Vers une coopération monétaire régionale ?
Face à ces défis, certains experts plaident pour une approche régionale. L’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), avec sa monnaie commune – le franc CFA – et sa banque centrale unique, la BCEAO, offre un exemple de coordination monétaire. En Afrique de l’Est, la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) discute également d’une union monétaire.
“L’intégration régionale permettrait de renforcer la résilience face aux chocs extérieurs”, estime le professeur Jean-Marie Mbemba, spécialiste des politiques monétaires à Kinshasa. “Mais cela suppose une convergence économique réelle, ce qui est encore loin d’être acquis.”
La création d’une monnaie unique africaine, l’eco, reste pour l’instant un projet symbolique, freiné par des divergences politiques et économiques. Pourtant, à long terme, une plus grande coordination pourrait offrir aux banques centrales des outils plus puissants pour stabiliser les prix.
Une bataille de longue haleine
Dans les rues de Cotonou, Tunis ou Lusaka, l’inflation continue de faire des ravages silencieux. Les banques centrales, souvent critiquées mais indispensables, poursuivent leur combat dans l’ombre. Un combat semé d’embûches, entre pressions politiques, contraintes structurelles et chocs exogènes.
“Nous avançons à tâtons, mais nous avançons”, affirme fièrement Dr. Grace Musoke, gouverneure adjointe de la Banque centrale du Kenya. “Notre mission est de protéger la stabilité, même quand tout vacille autour.”
Mais jusqu’où ces institutions pourront-elles tenir sans réformes profondes du système économique mondial ? Et si la véritable solution à l’inflation en Afrique ne se trouvait pas seulement dans les chiffres, mais dans une refondation des rapports de force monétaires à l’échelle globale ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















Laisser un commentaire