Une nuit sans lumière. Des quartiers entiers plongés dans l’obscurité, des commerces fermés plus tôt que prévu, des hôpitaux fonctionnant à coups de générateurs. En Afrique du Sud, ce n’est plus une exception : c’est devenu la norme. Et derrière ces coupures électriques chroniques, une crise énergétique qui s’enracine de jour en jour, menaçant l’économie et la stabilité sociale du pays.
Une centrale géante… qui vacille
Au cœur du problème, Eskom. Le géant public de l’électricité sud-africain, autrefois fleuron de l’État, est aujourd’hui le symbole d’un système à bout de souffle. Avec plus de 90 % de la production électrique nationale, Eskom est censé alimenter un pays de 60 millions d’habitants. Mais ses centrales vieillissantes, souvent construites dans les années 1970, tombent en panne les unes après les autres.
« On a des générateurs qui ne tiennent plus que par miracle », confie Sipho Dlamini, ingénieur dans une centrale à Mpumalanga. « Parfois, on répare avec du matériel récupéré sur d’autres machines. »
En 2023, l’Afrique du Sud a connu plus de 300 jours de délestage. Un record. Et la tendance ne s’inverse pas. Le phénomène, connu localement sous le nom de load shedding, est devenu une routine : jusqu’à 12 heures sans électricité par jour dans certaines régions.
Des dettes colossales et une corruption enracinée
La crise n’est pas seulement technique. Elle est aussi financière. Eskom traîne une dette de plus de 400 milliards de rands (environ 20 milliards d’euros). Une somme vertigineuse, alimentée par des décennies de mauvaise gestion, de projets mal planifiés et de corruption systémique.
Le scandale de la construction des centrales Medupi et Kusile illustre bien cette dérive. Prévu pour être un projet phare, le chantier a accumulé retards, dépassements de budget et malfaçons. Coût final : plus de 300 milliards de rands. Et une production bien inférieure aux attentes.
« L’argent a été détourné à tous les niveaux », affirme Nomvula Mthembu, journaliste d’investigation à Johannesburg. « Des contrats ont été attribués à des entreprises proches du pouvoir, sans appel d’offres. Et personne n’a jamais été réellement inquiété. »
Une dépendance au charbon qui étouffe
L’Afrique du Sud tire encore près de 80 % de son électricité du charbon. Une ressource abondante dans le pays, mais dont l’exploitation est coûteuse, polluante et de plus en plus contestée. Les centrales à charbon, en plus d’être obsolètes, rejettent d’énormes quantités de CO₂ dans l’atmosphère.
En 2022, le pays figurait parmi les 15 plus gros émetteurs de gaz à effet de serre au monde. Et la situation sanitaire devient alarmante dans certaines zones minières. À Emalahleni, surnommée « la ville du charbon », les maladies respiratoires explosent. « Mon fils de six ans a déjà été hospitalisé trois fois pour de l’asthme », témoigne Lerato, une habitante.
Malgré les engagements climatiques pris lors de la COP26, la transition énergétique reste lente. Le gouvernement a promis de réduire la part du charbon, mais les investissements dans les énergies renouvelables peinent à suivre.
Des promesses vertes encore trop timides
Officiellement, l’Afrique du Sud veut atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Pour cela, elle compte sur les énergies solaire et éolienne, qui bénéficient d’un potentiel énorme dans le pays. Mais les projets tardent à se concrétiser. Les appels d’offres sont rares, les procédures administratives longues, et Eskom reste frileux à l’idée de perdre son monopole.
« L’énergie solaire pourrait couvrir une grande partie des besoins nationaux », estime Johan Vermeer, consultant en transition énergétique. « Mais il faut une volonté politique forte. Pour l’instant, elle manque cruellement. »
En 2021, un accord de financement international de 8,5 milliards de dollars avait été conclu pour aider le pays à sortir du charbon. Mais deux ans plus tard, les fonds sont encore largement sous-utilisés, freinés par des blocages internes.
Une économie paralysée
Les conséquences de la crise énergétique sont dévastatrices pour l’économie. Selon la Banque mondiale, le pays perd près de 25 millions de rands (environ 1,2 million d’euros) par heure de délestage. Les petites entreprises sont les premières à souffrir. Beaucoup ont dû fermer ou réduire leurs activités.
« Je perds 40 % de mon chiffre d’affaires chaque mois », déplore Thabo, propriétaire d’une boulangerie à Soweto. « Je ne peux pas travailler sans électricité. Et les générateurs coûtent trop cher. »
Le chômage, déjà élevé à plus de 32 %, continue d’augmenter. Les investisseurs étrangers s’inquiètent. Et certaines multinationales envisagent de quitter le pays. Même l’industrie minière, pilier de l’économie sud-africaine, est touchée par les coupures régulières.
Une population à bout de nerfs
Dans les rues, la colère gronde. Les manifestations se multiplient, parfois violentes. Les citoyens dénoncent l’inaction du gouvernement et le manque de transparence d’Eskom. En janvier 2023, une pétition nationale a réuni plus d’un million de signatures pour exiger des solutions immédiates.
« On vit comme au Moyen Âge », s’indigne Zanele, mère de famille à Durban. « Mes enfants font leurs devoirs à la bougie. C’est indigne d’un pays moderne. »
La frustration se double d’un sentiment d’injustice. Car les coupures ne touchent pas tout le monde de la même manière. Les quartiers riches, souvent équipés de panneaux solaires ou de générateurs privés, s’en sortent mieux. Les plus pauvres, eux, subissent de plein fouet les conséquences.
Le gouvernement tente de rassurer. Le président Cyril Ramaphosa a promis des réformes, des investissements et un plan d’urgence. Mais sur le terrain, peu de choses changent. Et la méfiance grandit.
Alors, combien de temps encore l’Afrique du Sud pourra-t-elle tenir dans le noir ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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