À l’aube, dans les rues animées de Lagos, un camion chargé de produits ivoiriens traverse le poste-frontière sans encombre. Quelques années plus tôt, ce simple trajet aurait exigé des jours de paperasse et d’interminables files d’attente. Aujourd’hui, tout semble avoir changé. L’Afrique est en train de réécrire sa propre histoire commerciale, à travers une initiative aussi ambitieuse que méconnue : le Marché unique continental africain.
Une promesse vieille de plusieurs décennies
L’idée d’un marché commun africain ne date pas d’hier. Dès les années 1960, les pères fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine rêvaient d’une Afrique unie, capable de commercer sans barrières internes. Mais ce n’est qu’en mars 2018, à Kigali, que 44 pays signent enfin l’Accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), marquant le début d’un chantier titanesque.
« C’est le projet le plus transformateur depuis la décolonisation », affirme Fatoumata Diarra, économiste malienne spécialisée en intégration régionale. « Pour la première fois, nous avons une vraie volonté politique de créer un marché de plus d’un milliard de consommateurs. »
Avec un PIB combiné de plus de 3 400 milliards de dollars, la ZLECAf représente la plus grande zone de libre-échange au monde en nombre de pays participants. En théorie, elle doit permettre de supprimer progressivement 90 % des droits de douane entre les États membres, et de faciliter la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes.
Des frontières qui s’effacent lentement
Sur le terrain, les effets commencent à se faire sentir. À la frontière entre le Ghana et le Burkina Faso, les transporteurs notent une réduction significative des délais de passage. « Avant, on pouvait rester bloqués deux ou trois jours. Maintenant, avec les procédures harmonisées, on passe en quelques heures », témoigne Joseph Kaboré, chauffeur routier burkinabé.
Dans plusieurs régions, des corridors commerciaux sont en cours de modernisation. Le corridor Abidjan-Lagos, qui traverse cinq pays d’Afrique de l’Ouest, est en passe de devenir une artère vitale du commerce intra-africain. Le projet prévoit la construction d’une autoroute de 1 028 km, censée fluidifier le transport de marchandises entre les ports et les centres urbains.
Mais les défis restent nombreux. Les infrastructures routières, ferroviaires et portuaires sont encore largement insuffisantes. Selon la Banque africaine de développement, il faudrait investir plus de 130 milliards de dollars par an pour combler le déficit d’infrastructures sur le continent.
Des entreprises prêtes à jouer le jeu
Pour les entreprises africaines, la ZLECAf est une opportunité inédite d’élargir leur marché. À Nairobi, la start-up agroalimentaire MamaFresh a doublé sa production en prévision de l’ouverture des frontières. « Nous avons commencé à exporter nos jus de fruits vers l’Ouganda et le Rwanda. C’est une nouvelle ère pour nous », explique sa fondatrice, Grace Njeri.
Les PME, qui représentent environ 80 % des entreprises africaines, pourraient être les grandes gagnantes de cette intégration. En réduisant les coûts d’importation et en simplifiant les procédures douanières, la ZLECAf leur donne accès à des débouchés jusque-là inaccessibles.
« Le marché unique nous permet de penser continental au lieu de rester enfermés dans nos marchés nationaux », souligne Moustapha Ndiaye, directeur d’une entreprise textile sénégalaise. « Nous avons déjà signé des contrats avec des distributeurs au Bénin et en Côte d’Ivoire. »
Une révolution silencieuse dans les échanges
Jusqu’ici, le commerce intra-africain représentait à peine 15 % des échanges totaux du continent, contre 60 % en Europe et 40 % en Asie. La ZLECAf vise à faire grimper ce chiffre à 25 % d’ici 2025, et à 50 % d’ici 2040.
Certains secteurs commencent déjà à en profiter. L’industrie pharmaceutique, par exemple, voit une hausse des échanges entre l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigeria. Des accords bilatéraux permettent désormais de reconnaître mutuellement les certifications sanitaires, réduisant les coûts de conformité.
Le numérique aussi tire son épingle du jeu. Des plateformes logistiques comme Kobo360 ou Lori Systems facilitent la coordination entre transporteurs et clients à l’échelle régionale. « La technologie est un accélérateur clé de l’intégration », estime Kofi Mensah, consultant en innovation basé à Accra. « Elle contourne les lenteurs administratives et connecte les acteurs en temps réel. »
Des disparités à combler pour une intégration réelle
Malgré les avancées, tous les pays n’avancent pas au même rythme. Certains États, comme l’Érythrée, n’ont pas encore ratifié l’accord. D’autres peinent à adapter leur législation nationale aux exigences du marché unique.
Les différences de niveaux de développement posent aussi problème. Un pays comme le Maroc, avec une industrie compétitive et des infrastructures modernes, peut facilement tirer profit de l’ouverture. Mais qu’en est-il du Tchad ou du Lesotho, dont les économies sont encore largement dépendantes de l’agriculture de subsistance ?
« Il faut des mécanismes de compensation pour éviter que les pays les moins avancés ne soient écrasés par la concurrence régionale », avertit Dr. Aïcha Touré, chercheuse en politiques commerciales à Dakar. « Sinon, l’intégration risque de creuser les inégalités au lieu de les réduire. »
Une vision à long terme, entre espoir et prudence
La ZLECAf ne se limite pas au commerce. Elle ambitionne de construire une véritable Union économique africaine, avec des politiques communes en matière d’investissement, de propriété intellectuelle, de concurrence et de développement durable.
Le chemin est encore long, mais les premiers jalons sont posés. En janvier 2021, les premières transactions commerciales officielles ont eu lieu sous l’égide de la ZLECAf. Depuis, plus de 30 pays ont soumis leurs offres tarifaires, et une plateforme numérique de commerce continental est en cours de déploiement.
« C’est un processus graduel, mais irréversible », affirme Wamkele Mene, secrétaire général de la ZLECAf. « Nous construisons quelque chose de plus grand que la somme de nos économies nationales. »
Reste à savoir si cette vision ambitieuse saura résister aux tensions politiques, aux intérêts divergents et aux crises économiques. Mais une chose est sûre : l’Afrique a commencé à se regarder autrement. Et peut-être, pour la première fois, à commercer avec elle-même comme jamais auparavant.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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