Le vent chaud de l’océan Indien caresse doucement les plages de sable blanc de Zanzibar. Mais derrière cette carte postale figée, l’île change. Lentement, profondément. Le tourisme, jadis simple et discret, se transforme. Et avec lui, c’est tout un équilibre fragile qui vacille.
Un archipel entre deux mondes
Zanzibar, joyau semi-autonome de la Tanzanie, a longtemps été une escale pour les voyageurs en quête d’exotisme, de calme et d’histoire. Avec ses ruelles enchevêtrées de Stone Town, ses marchés d’épices enivrants et ses récifs coralliens, l’île attirait un tourisme modeste, souvent européen, amateur de culture et de nature.
Mais depuis quelques années, les chiffres s’emballent. En 2023, Zanzibar a accueilli plus de 700 000 visiteurs étrangers, soit une hausse de 45 % par rapport à 2019, selon les données de la Tanzania Tourist Board. La pandémie n’a été qu’une parenthèse. Depuis, les avions reviennent, plus gros, plus nombreux. Et les hôtels poussent comme des champignons sur la côte est.
“Il y a dix ans, il n’y avait que quelques lodges ici. Aujourd’hui, j’en compte plus de trente dans un rayon de deux kilomètres”, s’étonne Salim, un pêcheur de Paje. “Les touristes aiment la plage, mais nous, on commence à manquer d’espace.”
Le boom des investissements étrangers
Ce changement n’est pas un hasard. Zanzibar est devenue une cible stratégique pour les investisseurs, notamment du Moyen-Orient et d’Asie. Des resorts de luxe, des villas privées, des marinas sont en cours de construction, parfois à l’abri des regards, souvent au détriment des zones naturelles ou des terres communautaires.
En 2022, le gouvernement a lancé le projet “Blue Economy” pour stimuler la croissance bleue, misant sur le tourisme haut de gamme et les investissements étrangers. Mais cette stratégie soulève des inquiétudes. “On parle de développement durable, mais on vend nos plages à des promoteurs étrangers sans consulter les communautés locales”, déplore Fatma Ali, une militante environnementale de Nungwi.
Certains projets sont pharaoniques : un complexe hôtelier de 400 chambres à Matemwe, une île artificielle près de Fumba, ou encore un aéroport international agrandi pour accueillir des vols directs depuis Dubaï et Doha. Le visage de Zanzibar change, et vite.
Les traditions à l’épreuve
Dans les villages, les anciens observent ce tumulte avec méfiance. L’île, majoritairement musulmane, voit débarquer des touristes parfois peu soucieux des codes locaux. Bikinis sur les plages publiques, alcool dans les rues, fêtes jusqu’à l’aube… La cohabitation devient délicate.
“Ce n’est pas que nous n’aimons pas les visiteurs”, explique Sheikh Omar, imam à Kizimkazi. “Mais ils doivent comprendre que Zanzibar n’est pas Ibiza. Ici, nous avons nos valeurs, notre foi, notre rythme.”
Des campagnes de sensibilisation ont été lancées, notamment via des panneaux multilingues et des formations pour les guides touristiques. Mais le fossé culturel persiste. Et certains habitants dénoncent une forme de colonisation douce, où les traditions s’effacent sous les dollars du tourisme.
Une jeunesse entre rêves et frustrations
Pour les jeunes Zanzibari, le tourisme est à la fois une promesse et une déception. Il offre des emplois – serveurs, chauffeurs, animateurs – mais rarement des carrières. Les postes à responsabilité restent souvent occupés par des expatriés ou des Tanzaniens du continent.
“J’ai étudié l’hôtellerie pendant trois ans, mais je suis toujours réceptionniste à mi-temps”, confie Amina, 24 ans, diplômée de l’université de Zanzibar. “Les salaires sont bas, et les opportunités réelles sont rares.”
Pourtant, l’île regorge de talents. Des start-up locales émergent, notamment dans l’écotourisme et les expériences culturelles. Des jeunes proposent des circuits en dhow (bateau traditionnel), des ateliers de cuisine swahilie ou des visites guidées de plantations d’épices. Mais ces initiatives peinent à rivaliser avec les gros opérateurs internationaux.
La pression environnementale s’intensifie
Le développement rapide a un coût. Les écosystèmes marins sont menacés par la surpêche, la pollution plastique et l’ancrage des bateaux de plaisance. Les plages sont grignotées par l’érosion, exacerbée par le changement climatique et les constructions en bord de mer.
“Les coraux blanchissent, les dauphins fuient certaines zones, et les tortues viennent de moins en moins pondre sur nos plages”, alerte Moses Khamis, biologiste marin à Jambiani. “Si on continue comme ça, on va tuer la poule aux œufs d’or.”
Des ONG locales tentent de limiter les dégâts. Des zones marines protégées ont été créées, et des campagnes de nettoyage mobilisent régulièrement les habitants. Mais sans une régulation stricte et une réelle volonté politique, ces efforts risquent de ne pas suffire.
Vers un modèle plus équilibré ?
Face à ces défis, des voix s’élèvent pour repenser le tourisme à Zanzibar. Des entrepreneurs prônent un modèle plus inclusif, où les bénéfices sont partagés avec les communautés locales. Des architectes plaident pour une construction respectueuse du paysage et de l’identité culturelle. Et certains responsables politiques commencent à écouter.
En 2023, le gouvernement a suspendu plusieurs projets immobiliers jugés illégaux ou destructeurs. Un nouveau plan d’aménagement du territoire est en cours de discussion, intégrant des critères environnementaux et sociaux. Mais le chemin reste incertain.
“Zanzibar ne doit pas devenir une vitrine artificielle pour touristes fortunés”, insiste Zuberi Hamad, urbaniste et conseiller auprès du ministère du Tourisme. “Notre avenir dépend de notre capacité à préserver ce qui fait notre singularité.”
Alors que les touristes continuent d’affluer, l’île se cherche. Entre modernité et mémoire, croissance et respect, Zanzibar avance sur une ligne de crête. La mutation est en marche. Mais jusqu’où ira-t-elle ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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