Le vent souffle fort sur la côte sénégalaise. À quelques kilomètres de Dakar, d’immenses pales blanches tournent lentement dans le ciel, comme des sentinelles du futur. Sous leur ombre, des ingénieurs observent les écrans, concentrés. Quelque chose est en train de changer. Le Sénégal, longtemps dépendant des énergies fossiles, amorce un virage audacieux. Une transition énergétique qui pourrait redéfinir son avenir, mais aussi celui de toute l’Afrique de l’Ouest.
Un pays à la croisée des chemins
Depuis plusieurs années, le Sénégal fait face à une pression croissante : croissance démographique, urbanisation rapide, besoin d’industrialisation… et une crise climatique qui frappe déjà les côtes et les campagnes. Les coupures d’électricité, fréquentes dans certaines régions, freinent le développement économique. Pourtant, le pays possède un potentiel énergétique colossal encore largement inexploité.
« Nous avons du soleil plus de 300 jours par an, des vents puissants sur le littoral, et même des gisements de gaz naturel offshore. Il était temps de repenser notre modèle », explique Fatou Diop, ingénieure en énergie renouvelable à Thiès.
Jusqu’à récemment, plus de 80 % de l’électricité sénégalaise provenait de centrales thermiques alimentées au fioul ou au charbon. Une dépendance coûteuse et polluante. Mais depuis 2020, le gouvernement a lancé une stratégie ambitieuse : atteindre 30 % d’énergie renouvelable dans le mix national d’ici 2025. Et ce n’est qu’un début.
Le pari des énergies renouvelables
Le parc éolien de Taïba Ndiaye, inauguré en 2020, symbolise ce tournant. Avec ses 46 turbines, il produit 158 mégawatts, soit 15 % de la capacité électrique du pays. C’est le plus grand parc éolien d’Afrique de l’Ouest. « Quand je vois ces éoliennes, je pense à mes enfants. On leur laisse quelque chose de propre, de durable », confie Mamadou Sarr, habitant du village voisin.
Mais le vent n’est pas seul à souffler dans les voiles de la transition. Le solaire connaît aussi un essor spectaculaire. La centrale de Bokhol, dans le nord du pays, alimente déjà plus de 160 000 foyers. D’autres projets, comme ceux de Santhiou Mékhé ou de Malicounda, sont en cours de construction, avec un objectif clair : rendre l’énergie plus accessible et moins chère.
Selon l’Agence nationale pour les énergies renouvelables (ANER), le coût de production du kilowatt solaire est passé de 23 FCFA à moins de 10 FCFA en cinq ans. Une baisse spectaculaire qui rend cette énergie de plus en plus compétitive face aux sources traditionnelles.
Le gaz naturel, une énergie de transition ?
En parallèle, le Sénégal mise sur une autre carte : le gaz naturel. En 2014, d’importants gisements ont été découverts au large de Saint-Louis, partagés avec la Mauritanie. Le projet Grand Tortue Ahmeyim, développé avec BP et Kosmos Energy, devrait entrer en production fin 2024. Il pourrait propulser le pays parmi les principaux producteurs de gaz en Afrique.
Mais ce choix divise. Pour certains, le gaz est une opportunité de réduire les importations de fioul et de financer les énergies vertes. Pour d’autres, c’est un risque de retarder la transition. « Le gaz peut être une étape, mais il ne faut pas s’y enfermer. L’urgence climatique exige des choix courageux », estime Cheikh Ndiaye, climatologue à l’Université Cheikh Anta Diop.
Le gouvernement, lui, parle de « mix intelligent ». Macky Sall, président du Sénégal, a déclaré en 2023 : « Nous ne pouvons pas sauter des étapes. Le gaz est pour nous une énergie de transition, pas une fin en soi. »
Des villages électrifiés, des vies transformées
Au-delà des grandes infrastructures, la transition énergétique sénégalaise se joue aussi dans les zones rurales. Là où l’électricité n’arrivait pas, des mini-centrales solaires changent le quotidien. Dans le village de Ndiobène, au centre du pays, l’installation de panneaux photovoltaïques a permis d’alimenter une école, un centre de santé et plusieurs ateliers artisanaux.
« Avant, on utilisait des lampes à pétrole. C’était dangereux et cher. Maintenant, mes enfants peuvent faire leurs devoirs le soir », témoigne Aminata Fall, mère de trois enfants. L’électrification rurale est devenue un levier de développement, mais aussi un facteur de cohésion sociale.
En 2022, plus de 600 localités ont été raccordées grâce à des solutions solaires hybrides. L’objectif est d’atteindre 100 % d’électrification d’ici 2030, un défi immense dans un pays où plus de 40 % de la population vit encore en dehors des réseaux classiques.
Un modèle pour l’Afrique de l’Ouest ?
Le Sénégal n’est pas seul dans cette course. Le Mali, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire ou encore le Ghana développent eux aussi des projets renouvelables. Mais Dakar semble vouloir jouer un rôle de pionnier régional. En 2023, le pays a rejoint l’initiative Desert to Power de la Banque africaine de développement, qui vise à créer une ceinture solaire du Sahel capable d’alimenter 250 millions de personnes.
« Si le Sénégal réussit, il peut inspirer toute la sous-région. Nous avons besoin de leaders climatiques africains, capables de montrer que développement et écologie ne sont pas incompatibles », affirme Mariam Koné, experte en politiques énergétiques à l’Union africaine.
Des partenariats avec l’Allemagne, la Chine ou encore le Maroc se multiplient. Et les financements suivent : la Banque mondiale, l’Union européenne et plusieurs fonds d’investissement injectent des milliards de francs CFA dans des projets verts.
Des défis encore nombreux
Malgré ces avancées, les obstacles restent nombreux. Le manque de formation technique, les lenteurs administratives, ou encore l’instabilité des réseaux freinent parfois l’essor des énergies propres. Et la question du stockage, cruciale pour le solaire et l’éolien, reste peu résolue.
« On produit beaucoup, mais on perd aussi beaucoup, faute de batteries ou de réseaux adaptés », déplore Issa Ba, technicien en maintenance à Kaolack. La formation des jeunes, la modernisation du réseau national et la gouvernance des projets seront déterminantes dans les prochaines années.
Mais peut-être le plus grand défi est ailleurs : dans la capacité à faire accepter ce changement à toute une société. Car la transition énergétique ne se décrète pas, elle se construit, jour après jour, dans les foyers, les entreprises, les écoles.
Alors que les éoliennes continuent de tourner au loin, une question demeure : le Sénégal saura-t-il transformer cet élan en révolution durable ? Ou cédera-t-il, comme tant d’autres, aux sirènes du court terme ? Le vent, lui, ne s’arrêtera pas de souffler.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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