Dans les ruelles poussiéreuses de Cotonou jusqu’aux terminaux ultramodernes du port de Durban, un même mot résonne dans les conversations des logisticiens, des commerçants et des responsables politiques : sécurité. Derrière les containers, les routes et les entrepôts, une guerre silencieuse se joue. Celle de l’approvisionnement. Une bataille cruciale pour l’avenir économique du continent africain.
Des chaînes fragiles, des économies vulnérables
En mars 2021, un porte-conteneurs de 400 mètres de long s’échoue dans le canal de Suez. Pendant six jours, le monde retient son souffle. En Afrique, les conséquences sont immédiates. “Nous avons eu des semaines de retard sur nos livraisons de matières premières”, se souvient Aïcha Touré, directrice d’une entreprise textile à Abidjan. “On dépend trop de l’extérieur, et chaque incident lointain devient une crise locale.”
Le continent importe près de 85 % de ses biens de consommation, selon la Banque africaine de développement. Une dépendance qui expose les pays africains à toutes les secousses du commerce mondial : conflits géopolitiques, pandémies, catastrophes naturelles. Chaque rupture dans la chaîne logistique peut signifier la fermeture d’usines, la hausse des prix ou la pénurie de produits essentiels.
En 2022, la guerre en Ukraine a provoqué une flambée des prix du blé en Afrique du Nord. En 2020, la fermeture des frontières liées au Covid-19 a paralysé les transports terrestres en Afrique de l’Ouest. “Nous avons réalisé à quel point nos chaînes d’approvisionnement étaient vulnérables”, reconnaît Moussa Diallo, conseiller au ministère du Commerce au Sénégal. “Il fallait réagir.”
Une réponse continentale : la ZLECAf comme levier
Face à ces fragilités, l’Afrique tente de reprendre le contrôle. Le lancement de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) en janvier 2021 marque un tournant. L’objectif : stimuler le commerce intra-africain et réduire la dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs.
“Nous avons trop longtemps tourné le dos à nos voisins”, affirme Dr. Wanjiru Kamau, experte en logistique à Nairobi. “La ZLECAf est une opportunité historique de construire des chaînes d’approvisionnement africaines, plus courtes, plus résilientes et plus adaptées à nos réalités.”
En théorie, la ZLECAf pourrait augmenter de 52 % le commerce intra-africain d’ici 2035, selon la Commission économique pour l’Afrique. Mais sur le terrain, les défis sont immenses : infrastructures vétustes, lenteurs douanières, insécurité sur certaines routes. “Le commerce ne circule pas sur des accords, mais sur des routes, des rails et des ports”, rappelle un diplomate ghanéen.
Les ports, nerfs vitaux sous pression
Sur les côtes africaines, les ports sont les portes d’entrée du continent. Mais beaucoup sont dépassés par l’augmentation du trafic. À Lagos, le port d’Apapa est saturé. À Mombasa, les files de camions s’étendent parfois sur des kilomètres. “Il nous faut parfois trois jours pour sortir un conteneur”, déplore John Muthoni, transporteur kényan.
Pour répondre à cette pression, plusieurs pays investissent massivement. Le port de Tanger Med, au Maroc, est devenu le plus grand d’Afrique avec une capacité de plus de 9 millions de conteneurs par an. En Angola, le nouveau port de Barra do Dande promet de désengorger Luanda. En Côte d’Ivoire, le port d’Abidjan a été modernisé pour accueillir des navires de plus grande taille.
Mais la sécurité reste un enjeu majeur. Piraterie dans le golfe de Guinée, vols de cargaisons, corruption dans les douanes : les risques sont nombreux. “Un conteneur peut disparaître entre le port et l’entrepôt”, confie un responsable logistique à Douala. “Et personne ne sait vraiment où.”
Technologie et traçabilité : la révolution silencieuse
Derrière les grues et les entrepôts, une autre bataille se joue : celle de la donnée. De plus en plus d’entreprises africaines investissent dans des solutions numériques pour suivre leurs marchandises en temps réel.
“Nous avons installé des capteurs GPS sur tous nos camions”, explique Fatou Bâ, directrice d’une société de distribution à Dakar. “Dès qu’un véhicule s’arrête trop longtemps ou dévie de sa route, nous sommes alertés.”
Les start-up africaines s’emparent aussi du sujet. En Afrique du Sud, DabaDoc développe des outils de prévision logistique. Au Kenya, Lori Systems optimise les itinéraires de transport pour réduire les coûts et les retards. “La technologie est notre meilleure arme contre l’incertitude”, affirme son fondateur, Josh Sandler.
Mais la fracture numérique reste un obstacle. Dans certaines régions, l’accès à Internet est encore limité. Les données sont parfois saisies à la main, sur papier. “La digitalisation ne doit pas se faire à deux vitesses”, prévient une analyste de la Banque mondiale. “Sinon, elle creusera les écarts entre pays.”
La sécurité physique : un enjeu oublié
Dans le nord du Burkina Faso, un convoi de camions transportant des vivres est attaqué par des groupes armés. Dans l’est de la RDC, des routes commerciales sont régulièrement bloquées par des milices. Dans le Sahel, la menace terroriste rend certaines zones inaccessibles.
“La logistique ne peut pas exister sans sécurité”, martèle le colonel Issa N’Diaye, responsable de la protection des convois au Mali. “Transporter du riz ou du carburant devient une mission militaire.”
Certains pays ont commencé à sécuriser leurs corridors stratégiques. Le Nigeria a mis en place des escortes armées pour les convois sensibles. Le Kenya a renforcé la surveillance sur la route Mombasa-Kampala. Mais ces mesures restent coûteuses et temporaires.
“Il faut une approche régionale”, plaide un expert de l’Union africaine. “Les menaces ne s’arrêtent pas aux frontières.”
Vers une souveraineté logistique africaine ?
Face aux chocs successifs, l’idée d’une souveraineté logistique africaine fait son chemin. Produire localement, transporter efficacement, sécuriser les flux. Une ambition qui dépasse la simple question de l’économie.
“C’est une question de dignité”, affirme le professeur Joseph Ndlovu, économiste à l’université de Pretoria. “Tant que nous dépendrons des autres pour nourrir nos populations ou faire tourner nos usines, nous resterons vulnérables.”
Des initiatives émergent. Au Rwanda, une usine d’assemblage de smartphones. En Égypte, une production locale de vaccins. En Éthiopie, un textile fabriqué à partir de coton national. Mais ces efforts restent isolés.
“Nous avons besoin d’une vision continentale, d’une stratégie commune”, insiste Wanjiru Kamau. “Sinon, chacun continuera à se battre seul, et perdra.”
Alors que le monde entre dans une ère d’incertitudes, l’Afrique peut-elle transformer ses faiblesses logistiques en levier de puissance ? Ou restera-t-elle à la merci des tempêtes extérieures ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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