Dans les ruelles étroites de la médina de Sousse, les volets colorés s’ouvrent à nouveau. Les senteurs d’épices flottent dans l’air chaud tandis que les premiers groupes de touristes déambulent, appareils photo en main. Après des années de silence relatif, la Tunisie semble se réveiller. Mais derrière les sourires des marchands et les plages repeuplées, une question persiste : ce retour du tourisme est-il durable… ou simplement une illusion passagère ?
Un secteur à genoux, puis un frémissement
La pandémie de Covid-19 a été un coup de massue pour l’économie tunisienne. Le tourisme, qui représentait près de 14 % du PIB avant 2020, s’est effondré brutalement. En 2020, les arrivées touristiques ont chuté de 78 %, selon les chiffres du ministère du Tourisme. Les hôtels ont fermé, les guides ont perdu leur emploi, les plages sont restées désertes.
« Je n’ai pas eu un seul client pendant dix-huit mois », raconte Khaled, chauffeur de taxi à Hammamet. « J’ai dû vendre ma voiture pour nourrir ma famille. »
Mais depuis l’été 2022, les signaux de reprise se multiplient. En 2023, la Tunisie a accueilli plus de 8,5 millions de visiteurs, frôlant les chiffres records de 2019. Le ministère du Tourisme espère franchir la barre symbolique des 9 millions en 2024.
« On sent un vrai frémissement », confirme Amel Hachani, directrice d’un hôtel à Monastir. « Les réservations reprennent, surtout de la part des Européens. »
Les Européens reviennent… lentement
La Tunisie a longtemps été une destination privilégiée pour les touristes français, allemands et italiens. Le rapport qualité-prix, les plages méditerranéennes et l’hospitalité tunisienne en faisaient une valeur sûre. Mais les crises successives – attentats en 2015, instabilité politique, puis pandémie – ont terni l’image du pays.
« Avant, je venais chaque année à Djerba », confie Sophie, une retraitée française croisée à l’aéroport de Tunis-Carthage. « J’avais arrêté après les attentats, mais cette année j’ai eu envie de revenir. L’accueil est toujours aussi chaleureux. »
En 2023, les touristes français ont représenté environ 1,2 million de visiteurs, en hausse de 30 % par rapport à 2022. L’Italie et l’Allemagne suivent, mais à un rythme plus lent. La majorité des arrivées provient cependant du Maghreb, avec près de 3 millions d’Algériens et 2 millions de Libyens.
« Le marché européen est encore frileux », admet Rached Ben Othman, expert en tourisme. « Il faudra du temps pour regagner la confiance. »
Un tourisme encore trop concentré
La reprise du tourisme tunisien reste largement centrée sur les zones balnéaires : Djerba, Hammamet, Sousse. Ces destinations concentrent plus de 70 % des nuitées hôtelières. Le tourisme culturel, saharien ou écologique reste marginal.
« C’est dommage, car la Tunisie a un patrimoine exceptionnel », regrette Leïla, guide à Kairouan. « Mais les circuits classiques ignorent souvent l’intérieur du pays. »
Le désert du Grand Erg oriental, les villages berbères de Tataouine, les oasis de Tozeur… autant de trésors encore peu valorisés. Le ministère a lancé plusieurs campagnes pour diversifier l’offre, mais les infrastructures restent insuffisantes dans les régions intérieures.
« Il n’y a pas assez de routes, pas assez d’hôtels de charme, pas assez de guides formés », explique un ancien responsable de l’ONTT. « C’est un potentiel immense, mais encore sous-exploité. »
La menace du tourisme de masse
Avec la reprise, certains s’inquiètent d’un retour du tourisme de masse, aux conséquences souvent désastreuses pour l’environnement et les communautés locales. À Djerba, les plages sont parfois jonchées de déchets. À Hammamet, les constructions illégales se multiplient.
« On ne peut pas répéter les erreurs du passé », avertit Youssef Gharbi, militant écologiste. « Il faut un tourisme plus respectueux, plus durable. »
Le gouvernement affirme avoir pris conscience de ces enjeux. Plusieurs projets d’hôtels éco-responsables ont vu le jour, notamment dans le sud. Des chartes de bonne conduite sont en discussion avec les agences de voyage.
Mais sur le terrain, les pratiques évoluent lentement. « Les grands groupes cherchent encore la rentabilité à court terme », observe une consultante en tourisme durable. « C’est un changement de mentalité qui prendra du temps. »
Les jeunes Tunisiens veulent réinventer l’accueil
Une nouvelle génération d’entrepreneurs tente de changer la donne. À Tunis, Sidi Bou Saïd ou Mahdia, des maisons d’hôtes ouvrent leurs portes, misant sur l’authenticité et la rencontre. Des circuits alternatifs proposent des immersions dans les villages, des ateliers de cuisine ou des randonnées dans les montagnes de l’Atlas.
« On veut montrer une autre Tunisie », explique Inès, 29 ans, fondatrice de l’agence “Sahra Voyages”. « Celle des traditions, des artisans, des paysages oubliés. »
Ces initiatives séduisent une clientèle plus jeune, plus curieuse, souvent venue de France ou du Canada. Elles reposent sur un modèle plus équitable, où les bénéfices sont partagés avec les communautés locales.
« On dort chez l’habitant, on mange local, on respecte l’environnement », détaille Mehdi, guide dans le nord-ouest. « Les gens repartent avec des souvenirs vrais. »
Entre espoir et incertitude
La Tunisie semble sur la voie d’une renaissance touristique. Mais cette reprise reste fragile, suspendue à des facteurs externes : la stabilité politique, la sécurité régionale, les aléas climatiques. Un attentat, une crise diplomatique, une nouvelle pandémie… et tout pourrait s’arrêter.
Pour l’instant, les plages se remplissent, les souks bruissent à nouveau, et les sourires reviennent. Mais dans les coulisses, beaucoup gardent les yeux ouverts. Le tourisme tunisien pourra-t-il se réinventer durablement, ou retombera-t-il dans ses vieux travers ?
Et si, au fond, l’avenir du tourisme tunisien dépendait moins du nombre de visiteurs… que de la manière dont il choisira de les accueillir ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.
















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