Au lever du soleil, les eaux calmes du lac Albert reflètent les montagnes bleutées de l’ouest de l’Ouganda. Des pêcheurs, silhouettes discrètes sur leurs pirogues, jettent leurs filets dans le silence. Mais sous cette surface paisible, un trésor enfoui agite les convoitises et les inquiétudes. Depuis la découverte de vastes réserves de pétrole en 2006, cette région frontalière de la République démocratique du Congo est devenue l’épicentre d’un bouleversement aux multiples visages.
Une manne pétrolière longtemps attendue
Les réserves du lac Albert sont estimées à plus de 6,5 milliards de barils de pétrole, dont environ 1,4 milliard seraient exploitables commercialement. Une richesse qui place l’Ouganda parmi les pays les plus prometteurs d’Afrique de l’Est en matière d’hydrocarbures. Le gouvernement de Kampala y voit une opportunité historique.
« C’est une nouvelle ère pour notre économie », déclarait en 2022 Ruth Nankabirwa, ministre de l’Énergie. « Nous allons enfin pouvoir financer nos propres infrastructures, nos écoles, nos hôpitaux. »
Pour concrétiser cette ambition, l’État ougandais a signé des accords majeurs avec TotalEnergies, la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) et la Tanzania Petroleum Development Corporation. Deux projets phares ont vu le jour : le développement des champs pétroliers de Tilenga et Kingfisher, et la construction de l’East African Crude Oil Pipeline (EACOP), un oléoduc de 1 443 kilomètres reliant l’ouest de l’Ouganda au port de Tanga, en Tanzanie.
Des promesses économiques sous tension
Le potentiel économique est colossal. Le gouvernement prévoit que le pétrole pourrait générer jusqu’à 2 milliards de dollars de revenus annuels pendant les premières années d’exploitation. L’oléoduc EACOP, à lui seul, représente un investissement de 3,5 milliards de dollars.
« Ce projet va créer plus de 10 000 emplois directs et indirects », affirme Patrick Mwesigye, économiste à l’Université de Makerere. « Il pourrait aussi booster le PIB de l’Ouganda de 8 à 10 % en quelques années. »
Mais ces projections suscitent aussi des doutes. La Banque mondiale a refusé de financer l’EACOP, invoquant des risques environnementaux et sociaux. Plusieurs ONG internationales, comme Human Rights Watch et Friends of the Earth, dénoncent un manque de transparence dans la gestion des contrats et des compensations foncières.
« Les communautés locales sont souvent laissées dans l’ombre », déplore Sarah Atim, militante ougandaise. « Elles sont déplacées, parfois sans indemnisation équitable. »
Un impact environnemental redouté
Le lac Albert est l’un des écosystèmes les plus riches d’Afrique. Il abrite plus de 300 espèces de poissons, des hippopotames, des crocodiles, et borde le parc national de Murchison Falls, une réserve emblématique du pays.
Or, les installations pétrolières se rapprochent dangereusement de ces zones protégées. À Tilenga, les forages sont prévus à l’intérieur même du parc, avec des routes et des pipelines traversant des habitats sensibles.
« Nous risquons de perdre des espèces uniques », alerte le biologiste John Musoke. « Une fuite de pétrole dans le lac serait une catastrophe. »
En 2023, un rapport indépendant a révélé que certains travaux avaient déjà endommagé des zones humides vitales. TotalEnergies affirme respecter les normes internationales, mais les écologistes restent sceptiques.
« Il y a une logique de profit à court terme qui prime sur la préservation du vivant », regrette Musoke.
Les voix des communautés oubliées
Dans les villages de Buliisa et Kikuube, proches des installations, les habitants racontent une autre histoire. Celle de terres expropriées, de promesses non tenues, et d’un avenir incertain.
« On nous a dit que le pétrole allait changer nos vies », confie Margaret, 42 ans, mère de cinq enfants. « Mais depuis qu’ils sont arrivés, je n’ai plus accès à mes champs. On m’a donné de l’argent, mais ça ne suffit pas pour recommencer ailleurs. »
Plus de 100 000 personnes seraient concernées par des déplacements liés aux projets pétroliers. Si certains ont reçu des compensations, d’autres attendent encore, parfois depuis des années.
« Le processus est lent, opaque, et souvent injuste », explique un rapport de l’ONG Global Rights Alert. « Les femmes, en particulier, sont les grandes perdantes, car elles ne détiennent pas toujours les titres fonciers. »
Face à ces tensions, des manifestations ont éclaté. Des journalistes et des militants ont été arrêtés. Le climat se tend, alors que les premiers barils sont attendus pour 2025.
Un oléoduc controversé jusqu’à Paris
L’EACOP traverse non seulement des réserves naturelles, mais aussi des zones densément peuplées. Il longe le lac Victoria, source d’eau pour plus de 40 millions de personnes. Les risques de pollution sont jugés élevés.
En Europe, la controverse a pris une ampleur inattendue. En 2022, 26 ONG ont porté plainte contre TotalEnergies en France, accusant l’entreprise de violer la loi sur le devoir de vigilance. Des banques comme HSBC, BNP Paribas ou Standard Chartered ont refusé de financer le projet.
« Ce pipeline est un désastre climatique », affirme Clémence Dubois, de l’organisation 350.org. « Il émettra plus de 34 millions de tonnes de CO₂ par an, soit plus que la totalité des émissions du Danemark. »
TotalEnergies, de son côté, insiste sur les efforts de compensation et de réduction d’impact. Mais la bataille de l’image est lancée, et l’Ouganda se retrouve au cœur d’un débat mondial sur la justice climatique.
Une course contre le temps
À mesure que les forages avancent, l’Ouganda entre dans une zone grise. Entre espoir de développement et crainte de dérives, le pays joue une partie délicate. Le pétrole peut-il vraiment sortir la population de la pauvreté, ou risque-t-il d’enfermer le pays dans une spirale de dépendance et de conflits ?
« Nous avons vu ce que le pétrole a fait au Nigeria ou au Soudan du Sud », murmure un ancien chef de village. « Si nous ne faisons pas attention, nous pourrions suivre le même chemin. »
Alors que les machines s’activent au bord du lac, les questions restent suspendues comme une brume sur l’eau. Et si, sous les promesses brillantes, se cachait une réalité plus sombre ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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