Le long des côtes atlantiques de la Mauritanie, les premières lueurs de l’aube révèlent un ballet silencieux. Des dizaines de chalutiers, venus parfois de très loin, croisent au large des eaux poissonneuses du pays. Ces navires ne sont pas là par hasard : ils traquent l’une des richesses les plus convoitées du littoral ouest-africain. Mais à mesure que les cales se remplissent, une inquiétude grandit sur la terre ferme. Peut-on continuer à pêcher autant sans mettre en péril l’avenir des océans ?
Un trésor halieutique sous pression
La Mauritanie possède l’un des écosystèmes marins les plus riches du continent africain. Grâce au phénomène d’upwelling – une remontée d’eaux profondes riches en nutriments – ses eaux regorgent de sardines, de maquereaux, de céphalopodes et de crustacés. Ce trésor attire depuis des décennies les flottes industrielles du monde entier, notamment d’Europe, de Chine et de Russie.
Selon les données du ministère mauritanien de la Pêche, le secteur halieutique représente près de 10 % du PIB national et emploie directement ou indirectement plus de 50 000 personnes. En 2022, les exportations de produits de la mer ont généré plus de 900 millions de dollars.
Mais cette manne économique a un prix. “Nous voyons des espèces se raréfier d’année en année”, confie Ahmed Ould Sidi, biologiste marin à Nouadhibou. “Les captures de poulpes ont chuté de 30 % en cinq ans. Les chalutiers raclent les fonds marins sans relâche, et cela a des conséquences sur tout l’écosystème.”
Des accords controversés avec les flottes étrangères
Pour exploiter ses ressources halieutiques, la Mauritanie a signé plusieurs accords de pêche avec des pays étrangers. L’un des plus importants lie Nouakchott à l’Union européenne. En échange de compensations financières, les navires européens peuvent pêcher dans les eaux mauritaniennes sous certaines conditions.
Mais ces accords sont souvent critiqués. “Les compensations versées ne reflètent pas la valeur réelle des captures”, estime Fatimata Kane, juriste spécialisée en droit maritime. “Et surtout, les communautés locales ne bénéficient que très peu de ces revenus. Ce sont les grandes compagnies qui en tirent profit.”
En 2021, la Mauritanie a perçu environ 60 millions d’euros de la part de l’UE dans le cadre de leur partenariat halieutique. Une somme jugée insuffisante par plusieurs ONG, au regard des volumes de poissons exportés vers l’Europe.
La pêche artisanale en danger
Sur les plages de Nouadhibou, les pêcheurs artisanaux observent avec inquiétude les navires industriels au large. “Ils prennent tout, même les petits poissons qu’on laissait avant pour qu’ils grandissent”, déplore Mohamed, pêcheur depuis 25 ans. “Nous, on ne peut plus remplir nos pirogues comme avant.”
La pêche artisanale représente pourtant un pilier de l’économie locale. Elle fournit du poisson frais aux marchés intérieurs et emploie des milliers de familles. Mais face à la concurrence déloyale des grandes flottes, ses acteurs peinent à survivre.
De plus, les infrastructures manquent : ports mal équipés, absence de chambres froides, routes en mauvais état. “On perd parfois la moitié de notre poisson avant même de le vendre”, confie Aïcha, mareyeuse à Nouakchott. “Et pourtant, on continue, parce qu’on n’a pas le choix.”
Des tentatives de régulation encore fragiles
Consciente des risques, la Mauritanie a entamé depuis quelques années une réforme de son secteur halieutique. Un plan d’aménagement des pêcheries a été adopté, visant à limiter les captures, instaurer des périodes de repos biologique et renforcer les contrôles en mer.
Le pays a également lancé un ambitieux programme de surveillance satellitaire de ses eaux territoriales, avec l’aide de partenaires internationaux. “Nous avons désormais une meilleure visibilité sur les activités de pêche”, affirme le capitaine Isselmou Ould Barka, responsable du centre de surveillance de la pêche à Nouadhibou. “Mais il reste difficile de faire respecter les règles, notamment face aux navires étrangers.”
En 2023, plus de 120 infractions ont été enregistrées, allant de la pêche illégale à la falsification des données de capture. Les sanctions existent, mais leur application reste inégale.
Vers une pêche durable et équitable ?
Malgré les défis, des initiatives locales montrent qu’un autre modèle est possible. À Tanit, un petit port artisanal, un projet pilote de gestion communautaire a vu le jour. Les pêcheurs y ont instauré leurs propres quotas, surveillent les zones de reproduction et interdisent certains engins destructeurs.
“Depuis qu’on a commencé, on voit plus de poissons revenir”, se réjouit Boubacar, président de la coopérative locale. “On sait que si on ne protège pas la mer, nos enfants n’auront plus rien.”
Des ONG accompagnent également ces démarches, en formant les pêcheurs aux techniques durables, en facilitant l’accès aux marchés équitables, ou en développant des chaînes de valeur locales. Le potentiel est là, mais les moyens manquent encore pour généraliser ces bonnes pratiques à l’échelle nationale.
Le dilemme d’un pays en quête de développement
Pour la Mauritanie, le dilemme est cruel. D’un côté, la nécessité de préserver un patrimoine naturel vital pour les générations futures. De l’autre, la pression économique d’un pays où plus de 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
“La pêche industrielle rapporte des devises, mais à quel prix ?”, interroge Mariem Mint El Mokhtar, économiste à Nouakchott. “Si on épuise nos ressources, on hypothèque notre avenir. Il faut trouver un équilibre entre exploitation et préservation.”
Ce défi n’est pas propre à la Mauritanie. Il résonne dans de nombreux pays côtiers d’Afrique, confrontés aux mêmes tensions entre croissance et durabilité. La mer peut nourrir, enrichir, mais elle peut aussi se vider, si l’on n’écoute pas ses limites.
Alors, jusqu’où peut-on pousser les filets sans rompre l’équilibre fragile de l’océan ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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