Quand le sol commence à trembler doucement sous les pieds des habitants de Palma, ce n’est pas un séisme. C’est le grondement des machines, des camions et des foreuses, qui creusent les entrailles du nord du Mozambique à la recherche d’une richesse enfouie depuis des millénaires : le gaz naturel. Une promesse de prospérité, mais aussi une source d’angoisse pour des milliers de familles.
Un trésor découvert au large de Cabo Delgado
Tout a commencé en 2010, lorsqu’Anadarko, une entreprise américaine, découvre d’immenses gisements de gaz naturel au large des côtes de Cabo Delgado. Très vite, d’autres multinationales se joignent à la ruée vers l’or bleu : TotalEnergies, ENI, ExxonMobil. Le Mozambique devient soudain l’un des pays les plus courtisés d’Afrique australe.
Les chiffres donnent le vertige : plus de 180 milliards de mètres cubes de gaz estimés, plaçant le pays parmi les dix plus grandes réserves mondiales. Les projets d’exploitation affichent des investissements colossaux – plus de 60 milliards de dollars prévus à long terme. “C’est une opportunité historique pour le Mozambique”, déclarait en 2018 le président Filipe Nyusi. “Nous allons transformer notre économie et améliorer la vie de notre peuple.”
Les ambitions sont grandes : création d’emplois, développement des infrastructures, hausse des revenus de l’État. Le Fonds monétaire international estime que les recettes fiscales liées au gaz pourraient représenter jusqu’à 7 % du PIB d’ici 2035.
Une manne qui attise les convoitises
Mais cette manne énergétique a aussi réveillé des forces plus sombres. Depuis 2017, Cabo Delgado est le théâtre d’une insurrection armée menée par des groupes islamistes se revendiquant de l’État islamique. Les attaques ciblent les villages, les infrastructures et même les sites gaziers.
En mars 2021, l’assaut de Palma, à quelques kilomètres du méga-projet gazier de TotalEnergies, a semé la panique. Des centaines de civils ont été tués ou déplacés. Total a suspendu ses activités, déclarant un cas de force majeure. “On a entendu les tirs toute la nuit”, raconte Amélia, une habitante réfugiée à Pemba. “Tout le monde a fui. On a tout laissé derrière nous.”
Les experts s’accordent à dire que les tensions sont exacerbées par la marginalisation historique de cette région pauvre et éloignée. “Le gaz a aggravé les frustrations locales”, explique João Matola, analyste politique à Maputo. “Les jeunes voient les milliards arriver, mais pas les emplois ni les écoles.”
Des promesses économiques encore fragiles
Sur le papier, l’exploitation du gaz pourrait transformer l’économie mozambicaine. Le pays, classé parmi les plus pauvres au monde, espère que les revenus permettront de financer la santé, l’éducation et les infrastructures. Mais la réalité est plus complexe.
La majorité des contrats sont signés avec des multinationales, et les retombées locales restent limitées. Seuls 3 % des emplois créés sont occupés par des Mozambicains, selon une étude de l’université d’Édimbourg. “On nous avait promis du travail, mais ce sont des étrangers qui construisent les plateformes”, déplore Celso, un jeune diplômé de Nampula.
De plus, les revenus ne sont attendus qu’à partir de 2027, une fois les installations terminées et les exportations stabilisées. D’ici là, les dépenses publiques restent contraintes, et la dette continue de peser lourdement. En 2016, le pays a déjà connu un scandale financier lié à des prêts cachés, provoquant une crise économique majeure.
Des communautés déplacées, un tissu social bouleversé
Pour faire place aux infrastructures gazières, des milliers de familles ont été déplacées de force. À Afungi, près du site de TotalEnergies, les habitants ont vu leurs terres agricoles confisquées. “On m’a donné une maison en béton, mais plus de champs”, témoigne Alberto, ancien cultivateur de manioc. “Je ne peux plus nourrir ma famille.”
Le déplacement des communautés a entraîné une perte de repères, de traditions et de cohésion sociale. Les compensations financières sont souvent insuffisantes, et les promesses de relogement ne sont pas toujours tenues. Le tissu social, déjà fragile, se déchire un peu plus chaque jour.
Des ONG locales dénoncent également les impacts environnementaux : déforestation, pollution marine, pression sur les ressources en eau. “Le gaz ne doit pas devenir une malédiction”, avertit Lúcia Mbanze, militante écologiste à Beira. “Il faut que les communautés soient protégées et écoutées.”
Une dépendance énergétique risquée
Le Mozambique mise presque tout sur le gaz pour son avenir économique. Mais cette dépendance comporte des risques. Les prix mondiaux du gaz sont volatils, et la transition énergétique mondiale pourrait réduire la demande à long terme. “Nous devons éviter le syndrome du pétrole”, prévient Pedro Chissano, économiste à l’université Eduardo Mondlane. “Ne pas tout miser sur une seule ressource.”
Par ailleurs, la gouvernance reste un défi majeur. La corruption, le manque de transparence et les tensions politiques peuvent freiner les bénéfices attendus. La société civile réclame la création d’un fonds souverain indépendant pour gérer les revenus du gaz, à l’image de la Norvège ou du Ghana.
En parallèle, certains appellent à diversifier l’économie : agriculture, tourisme, énergies renouvelables. “Le gaz peut être un levier, mais pas une fin en soi”, insiste Helena, entrepreneure à Maputo. “Il faut investir dans les gens, pas seulement dans les tuyaux.”
Entre espoir et incertitude
Le Mozambique se trouve à un carrefour décisif. Le gaz naturel peut être une source de renaissance ou un piège doré. Tout dépendra des choix politiques, de la stabilité sécuritaire et de la capacité à inclure les populations locales dans cette transformation.
À Palma, les enfants jouent à nouveau dans les ruelles poussiéreuses, sous le regard inquiet de leurs parents. “On ne sait pas ce que demain nous réserve”, murmure Maria, mère de trois enfants. “Mais on espère que ce gaz ne nous volera pas notre avenir.”
Et si, finalement, la véritable richesse du Mozambique ne se trouvait pas sous terre, mais dans la manière dont il choisira de bâtir son destin ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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