À l’aube, le marché de Douala s’éveille dans un tumulte familier. Les camions venus du Tchad, du Congo ou de Centrafrique déversent leurs marchandises, parfois après des semaines de route. Pourtant, malgré cette effervescence transfrontalière, une vérité persiste : l’Afrique centrale reste l’une des régions les moins intégrées du continent.
Des frontières qui freinent plus qu’elles ne relient
Sur le papier, l’Afrique centrale bénéficie d’un potentiel d’intégration impressionnant. Elle regroupe onze pays, une population de plus de 180 millions d’habitants et un réseau de corridors commerciaux naturels. Mais sur le terrain, les frontières sont souvent synonymes d’embûches.
« Il m’a fallu cinq jours pour traverser la frontière entre le Cameroun et la République centrafricaine, à cause des contrôles et des pots-de-vin », confie Idriss, un chauffeur routier tchadien. « Sans parler de l’état des routes. »
Selon la Banque africaine de développement, les coûts logistiques en Afrique centrale sont parmi les plus élevés du continent, atteignant jusqu’à 75 % de la valeur des marchandises transportées dans certaines zones enclavées.
Les infrastructures manquent cruellement. Les routes goudronnées reliant les capitales sont rares, les chemins de fer quasi inexistants, et les connexions aériennes peu développées. Résultat : échanger avec ses voisins reste une épreuve, alors même que les distances sont relativement courtes.
Une intégration institutionnelle inachevée
La Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), créée en 1994, devait être le moteur de l’intégration régionale. Mais trois décennies plus tard, son bilan est mitigé.
« Nous avons une monnaie commune, le franc CFA, mais très peu de politiques économiques coordonnées », explique Marie-Noëlle Koumba, économiste gabonaise. « L’union douanière existe en théorie, mais dans les faits, chaque pays continue de défendre ses intérêts nationaux. »
La libre circulation des personnes, pourtant adoptée en 2017, reste entravée. Seuls quelques pays ont mis en œuvre les dispositions nécessaires. Un ressortissant congolais doit encore obtenir un visa pour se rendre au Tchad ou en Guinée équatoriale. Une aberration dans une région censée favoriser la mobilité.
Les institutions régionales souffrent d’un manque de moyens, de rivalités politiques et d’une faible volonté politique. Les sommets se succèdent, les déclarations d’intention aussi, mais les avancées concrètes restent rares.
Des économies peu complémentaires
L’intégration économique suppose des échanges commerciaux dynamiques entre pays voisins. Or, en Afrique centrale, le commerce intra-régional ne dépasse pas 3 % du commerce total – un des taux les plus faibles d’Afrique.
« Les économies sont souvent basées sur les mêmes produits : pétrole, bois, minerais », analyse Jean-Baptiste Moukoko, chercheur camerounais en géoéconomie. « Il y a peu de complémentarité, donc peu d’incitation à commercer entre pays. »
Le Gabon exporte du pétrole, comme le Congo. Le Cameroun vend du bois, comme la République centrafricaine. Le Tchad et la Guinée équatoriale misent sur les hydrocarbures. Cette homogénéité limite les chaînes de valeur régionales et empêche l’émergence d’un véritable marché commun.
Par ailleurs, la plupart des pays continuent de se tourner vers l’extérieur – Europe, Chine, États-Unis – pour leurs exportations comme pour leurs importations. Une dépendance qui freine le développement d’un tissu économique régional solide.
Les tensions politiques, un frein majeur
Les relations entre États d’Afrique centrale sont souvent marquées par la méfiance, voire par des tensions ouvertes. Conflits armés, instabilité politique, coups d’État… La région reste l’une des plus instables du continent.
« Il est difficile de construire une communauté économique quand certains pays sont en guerre ou sous embargo », souligne Éric Ndong, diplomate camerounais. « La confiance mutuelle est essentielle pour l’intégration, or elle fait souvent défaut. »
La République centrafricaine, en proie à des groupes armés. Le Tchad, confronté à une transition politique fragile. Le Congo, sous pression économique. Le climat régional complique toute tentative de coopération à long terme.
Dans certains cas, les différends frontaliers non résolus alimentent les tensions. Le lac Tchad, partagé entre plusieurs pays, est une source régulière de contentieux. La délimitation maritime entre le Cameroun et la Guinée équatoriale a également généré des frictions.
Des initiatives locales qui redonnent espoir
Malgré les obstacles, des signes encourageants émergent. Des projets d’infrastructure transfrontaliers voient le jour, portés par des financements internationaux.
La route Bangui-Douala, vitale pour l’approvisionnement de la Centrafrique, fait l’objet de travaux de réhabilitation. Un pont entre Brazzaville et Kinshasa est en projet depuis plusieurs années. Et la fibre optique commence à relier les capitales entre elles.
« On sent une volonté nouvelle chez certains dirigeants de faire bouger les lignes », estime Clarisse Mbemba, analyste politique basée à Libreville. « La ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) agit comme un catalyseur. Elle pousse les pays à repenser leur coopération régionale. »
Des initiatives citoyennes et entrepreneuriales contribuent également à tisser des liens. Des plateformes numériques connectent les agriculteurs du Cameroun aux marchés du Tchad. Des festivals culturels circulent entre les capitales. Et des jeunes créateurs bâtissent des ponts là où les gouvernements hésitent encore.
Quel avenir pour une région en quête d’unité ?
L’intégration régionale en Afrique centrale est un chantier complexe, semé d’embûches mais porteur d’espoir. Si les défis sont nombreux, les bénéfices potentiels le sont tout autant : croissance partagée, stabilité renforcée, souveraineté économique accrue.
Mais pour que cette vision prenne corps, il faudra plus que des discours. Il faudra du courage politique, des investissements massifs, et surtout, une volonté collective de dépasser les logiques nationales pour construire un destin commun.
Alors que les autres blocs régionaux d’Afrique avancent à grands pas, l’Afrique centrale peut-elle encore rattraper son retard ? Ou restera-t-elle le maillon manquant du rêve panafricain ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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