Dans les rues de Pretoria, un silence inhabituel flotte entre les klaxons et les moteurs. Une voiture glisse sans bruit, filant entre les taxis collectifs fumants. À son volant, Sipho, ingénieur de 34 ans, sourit : “C’est l’avenir, vous voyez ? Mais ici, il faut encore convaincre tout le monde.” En Afrique du Sud, l’industrie automobile est à la croisée des chemins. Entre tradition mécanique et transition électrique, le pays doit choisir sa vitesse.
Un géant de la production menacé de décalage
Depuis des décennies, l’Afrique du Sud est l’un des piliers de la production automobile du continent. Avec plus de 500 000 véhicules produits chaque année, le secteur représente environ 4,3 % du PIB national. Des marques comme BMW, Ford, Toyota ou Mercedes-Benz y ont installé des usines majeures, profitant d’une main-d’œuvre qualifiée et de coûts compétitifs.
Mais cette puissance industrielle repose encore largement sur les moteurs thermiques. En 2022, moins de 1 000 véhicules électriques ont été vendus dans tout le pays, sur un marché de près de 500 000 voitures neuves. “Nous avons un retard structurel”, admet Thandiwe Mokoena, analyste pour le Conseil sud-africain de l’automobile. “Le monde passe à l’électrique, et nous risquons de rester sur le quai.”
Le problème est double : une demande encore timide et une chaîne de production peu adaptée aux nouvelles technologies. La plupart des usines locales assemblent des modèles conçus à l’étranger, sans réelle autonomie sur les plateformes électriques. Le risque ? Devenir obsolète face à des marchés qui imposent des quotas zéro émission.
Un marché intérieur encore sceptique
Dans les concessions de Johannesburg, les voitures électriques brillent, mais ne partent pas. Le prix moyen d’un modèle électrique dépasse les 800 000 rands (environ 40 000 euros), soit plus du double d’un véhicule thermique équivalent. “C’est un produit de luxe, pas une solution populaire”, soupire Kabelo, vendeur chez un concessionnaire de Sandton.
À cela s’ajoute une infrastructure encore balbutiante. Le pays compte à peine 350 bornes de recharge publiques, concentrées dans les grandes villes. Et avec les coupures d’électricité fréquentes — les fameux “load-shedding” —, l’idée de recharger sa voiture la nuit paraît presque utopique.
“Je voulais passer à l’électrique, mais comment faire quand on n’a pas de courant pendant six heures ?”, s’interroge Lerato, une infirmière de Soweto. “Je dois pouvoir aller travailler, pas attendre que la lumière revienne.”
La méfiance est aussi culturelle. L’automobile est un symbole fort en Afrique du Sud, souvent associé à la puissance et à l’indépendance. Le vrombissement d’un moteur reste un marqueur social. Le passage au silence électrique demande donc plus qu’un changement technique : c’est une révolution mentale.
Des opportunités enfouies dans le sol
Pourtant, l’Afrique du Sud possède des atouts inattendus dans cette course électrique. Le pays détient près de 80 % des réserves mondiales de platine, un métal clé pour certaines piles à hydrogène. Il est aussi riche en manganèse, cobalt et lithium, indispensables à la fabrication des batteries.
“Nous avons les matériaux que le monde entier recherche”, affirme le professeur Johan van Dyk, géologue à l’université de Stellenbosch. “Mais nous les exportons bruts, sans valeur ajoutée. C’est un gâchis stratégique.”
Certains projets commencent à émerger. Une usine pilote de batteries lithium-ion est en construction à East London. À Pretoria, une start-up développe des scooters électriques adaptés aux routes africaines. Et le gouvernement a annoncé un plan de soutien de 128 milliards de rands pour stimuler la production de véhicules électriques d’ici 2035.
“C’est maintenant ou jamais”, prévient Khanyisa Ndlovu, conseillère au ministère du Commerce. “Si nous ne transformons pas notre industrie, nous perdrons notre place sur le marché mondial.”
Les constructeurs s’adaptent… lentement
Face à la pression internationale, les constructeurs présents en Afrique du Sud commencent à bouger. BMW a annoncé l’assemblage de son SUV électrique iX3 dans son usine de Rosslyn à partir de 2025. Mercedes-Benz, de son côté, investit dans une ligne de production hybride à East London.
Mais ces annonces restent limitées. “Ce sont des gestes symboliques, pas encore des changements de paradigme”, note Sipho Mahlangu, consultant en transition énergétique. “Les vraies décisions se prennent à Munich, Tokyo ou Détroit, pas à Pretoria.”
La dépendance aux maisons mères freine l’autonomie du secteur sud-africain. Sans stratégie locale forte, les usines risquent d’être reléguées à des rôles secondaires, voire fermées si la demande mondiale bascule définitivement vers l’électrique.
Le syndicat NUMSA, qui représente des milliers d’ouvriers du secteur, s’inquiète déjà. “Nous voulons des emplois durables, pas des promesses creuses”, déclare Nomvula Sithole, porte-parole. “La transition ne doit pas se faire contre les travailleurs.”
Une jeunesse prête à changer de vitesse
Dans les universités et les incubateurs, une autre Afrique du Sud se dessine. Des étudiants créent des prototypes de véhicules solaires. Des ingénieurs testent des systèmes de recharge par panneaux photovoltaïques. Et sur les réseaux sociaux, les influenceurs auto vantent les mérites de la mobilité verte.
“Nos parents rêvaient de grosses voitures allemandes, nous on rêve d’autonomie énergétique”, sourit Thabo, 24 ans, étudiant en design industriel. “L’électrique, c’est plus qu’une voiture : c’est une façon de penser.”
Cette génération, née après l’apartheid, voit dans la transition écologique une opportunité de réinventer le pays. Moins attachée aux symboles anciens, elle réclame des solutions locales, accessibles et durables. Et elle commence à peser dans le débat public.
Le défi sera de transformer cet élan en politique industrielle. Car sans coordination entre l’État, les entreprises et la société civile, les innovations resteront isolées. “Il faut un pacte national pour la mobilité du futur”, résume le sociologue Themba Dlamini. “Sinon, nous perdrons une génération d’avance.”
Un carrefour entre passé et futur
L’Afrique du Sud n’a jamais eu peur des virages serrés. Mais celui-ci pourrait bien redessiner son paysage industriel pour les décennies à venir. Entre les usines géantes du Gauteng et les routes poussiéreuses du Limpopo, une nouvelle trajectoire s’esquisse — encore incertaine, mais pleine de promesses.
Reste une question : le pays saura-t-il accélérer assez vite pour ne pas rester à la traîne du monde ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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