Dans une ruelle animée d’Abidjan, des effluves de chocolat chaud s’échappent d’un petit kiosque. Pourtant, ce cacao vient de bien plus à l’est, du Ghana voisin. Là-bas, une révolution silencieuse est en cours. Le pays, longtemps cantonné au rôle de fournisseur de fèves brutes, veut désormais transformer lui-même son or brun. Et il semble bien décidé à ne plus le laisser fondre entre les doigts des autres.
Un géant du cacao qui veut plus que produire
Le Ghana est le deuxième producteur mondial de cacao, juste derrière la Côte d’Ivoire. En 2023, il a exporté près de 750 000 tonnes de fèves, selon les données de la Ghana Cocoa Board. Mais jusqu’à récemment, moins de 20 % de cette production était transformée localement.
« Pendant des décennies, nous avons laissé la valeur ajoutée nous échapper », confie Kwame Asare, directeur d’une coopérative de producteurs à Kumasi. « On produisait, on vendait, et c’était fini. Les bénéfices, eux, se faisaient ailleurs. »
Ce « ailleurs », ce sont les grandes entreprises européennes et américaines, qui transforment les fèves en poudre, beurre ou chocolat, et captent jusqu’à 80 % de la valeur finale du produit. Une logique que le Ghana est aujourd’hui bien décidé à inverser.
Des investissements massifs dans la transformation locale
Depuis cinq ans, le gouvernement ghanéen multiplie les initiatives pour développer une industrie locale de transformation. À Tema, dans la zone industrielle du port, plusieurs usines flambant neuves ont vu le jour. La plus impressionnante reste sans doute celle de Niche Cocoa, une entreprise 100 % ghanéenne qui exporte désormais du chocolat fini vers les États-Unis et le Japon.
« Nous avons investi plus de 30 millions de dollars dans notre nouvelle ligne de production », explique Edmund Poku, PDG de Niche Cocoa. « Notre objectif est clair : faire du Ghana un acteur mondial du chocolat, pas seulement du cacao. »
Le pays bénéficie aussi de partenariats stratégiques. En 2022, la Ghana Cocoa Processing Company a signé un accord avec la China Development Bank pour moderniser ses installations. Résultat : la capacité de transformation nationale a bondi de 40 % en trois ans.
Une volonté politique assumée
À Accra, le discours est sans ambiguïté. « Nous ne voulons plus être simplement des exportateurs de matières premières », déclarait récemment le président Nana Akufo-Addo lors d’un forum économique. « Le Ghana doit se positionner comme un centre de transformation et d’innovation agroalimentaire. »
Pour cela, le gouvernement a mis en place des incitations fiscales pour les entreprises locales, réduit les droits de douane sur les équipements de transformation, et soutient la formation de techniciens dans les régions productrices. Plus de 2 000 jeunes ont ainsi été formés entre 2020 et 2023 dans des centres spécialisés à Sunyani et Takoradi.
« Ce n’est pas qu’une question d’économie », souligne Ama Boateng, économiste à l’Université du Ghana. « Il s’agit aussi de souveraineté, de dignité. Le cacao, c’est notre histoire. Il est temps que cela se reflète dans notre industrie. »
Le défi de la qualité et des standards internationaux
Mais transformer localement ne suffit pas. Encore faut-il répondre aux exigences des marchés mondiaux. Les normes sanitaires, le goût, la traçabilité : autant de défis auxquels les industriels ghanéens doivent faire face.
« On ne peut pas vendre du chocolat en Allemagne ou au Japon avec les mêmes standards qu’au marché de Kumasi », explique Kojo Mensah, responsable qualité chez Cocoa Processing Company. « Il a fallu tout apprendre : les certifications, les audits, la logistique. »
Pour y parvenir, plusieurs entreprises ont investi dans des laboratoires de contrôle qualité et obtenu des certifications ISO. Le Ghana a également mis en place un système de traçabilité numérique, permettant de suivre chaque lot de cacao depuis la ferme jusqu’à l’usine.
Résultat : les exportations de produits transformés (beurre, poudre, chocolat) ont augmenté de 65 % en quatre ans, selon le ministère du Commerce.
Un impact social et économique tangible
Au-delà des chiffres, la transformation locale commence à changer des vies. À Sefwi-Wiawso, une région cacaoyère de l’ouest, les coopératives investissent désormais dans de petites unités de transformation artisanale. Des femmes comme Abena Owusu, 42 ans, y produisent du chocolat artisanal vendu sur les marchés locaux.
« Avant, je vendais des fèves à des commerçants qui venaient de la ville », raconte-t-elle. « Maintenant, je transforme moi-même. Je gagne trois fois plus, et mes enfants vont à l’école. »
Selon une étude de la Banque africaine de développement, chaque tonne de cacao transformée localement crée en moyenne 4 à 5 emplois directs. Un potentiel énorme pour un pays où plus de 800 000 familles vivent du cacao.
Vers une nouvelle identité chocolatée ?
Le Ghana est-il en train de devenir une terre de chocolat, et plus seulement de cacao ? Certains y croient fermement. Des marques locales comme 57 Chocolate ou Fairafric commencent à se faire un nom à l’international, misant sur le « made in Africa » et sur une histoire authentique.
« Les gens veulent savoir d’où vient leur chocolat, qui l’a fait, comment », explique Priscilla Addo, cofondatrice de 57 Chocolate. « Et nous avons une histoire à raconter. »
Le pays mise aussi sur le tourisme chocolatier. À Accra, des circuits proposent désormais des visites d’usines, des ateliers de dégustation, et des rencontres avec les producteurs. Une manière de reconnecter le produit à son origine, et de faire du cacao non plus une simple matière première, mais un symbole culturel et économique.
Alors que les cours mondiaux du cacao atteignent des sommets, le Ghana semble bien décidé à ne plus dépendre uniquement des marchés volatils. En transformant son cacao, le pays transforme aussi son avenir. Reste à savoir si cette ambition tiendra la distance, et si le chocolat ghanéen saura conquérir les palais du monde entier.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















Laisser un commentaire