Le soleil tape fort sur les rives asséchées du lac Tchad. Autrefois vaste étendue d’eau nourrissant des millions de personnes, il ne reste aujourd’hui qu’un miroir d’eau fragmenté, encerclé par la poussière et les incertitudes. Dans ce pays enclavé d’Afrique centrale, la gestion de l’eau n’est plus seulement une question environnementale : elle est devenue une urgence économique, sociale et politique.
Un pays secoué par la soif
Le Tchad figure parmi les pays les plus vulnérables au changement climatique. Plus de 60 % de sa population dépend directement de l’agriculture et de l’élevage, deux secteurs entièrement tributaires de l’eau. Pourtant, selon l’ONU, moins de 9 % des terres arables sont irriguées. Le reste dépend des pluies, de plus en plus irrégulières.
« Chaque saison, c’est une loterie », confie Mahamat Moussa, cultivateur dans la région du Kanem. « Si la pluie ne vient pas, on perd tout. Et même quand elle vient, elle est souvent trop soudaine, trop violente. »
Le pays est traversé par des contrastes saisissants : au sud, les précipitations sont abondantes, tandis qu’au nord, le désert avance. Entre les deux, une zone sahélienne fragile, où la moindre variation climatique peut engendrer famines, exodes et conflits.
Le lac Tchad, un géant qui s’efface
Symbole de cette crise, le lac Tchad a perdu plus de 90 % de sa surface en cinquante ans. De 25 000 km² dans les années 1960, il est passé à moins de 2 500 km² aujourd’hui. Ce recul dramatique affecte directement plus de 30 millions de personnes réparties entre le Tchad, le Niger, le Nigeria et le Cameroun.
« Le poisson a disparu. Les filets reviennent vides. Les jeunes partent vers la ville ou traversent la frontière », raconte Amina, vendeuse de poissons fumés à Bol, une ville riveraine. « Même l’eau pour boire devient rare. »
Les autorités tchadiennes, conscientes de l’enjeu, ont multiplié les appels à l’aide internationale. Des projets comme la Transaqua, visant à transférer de l’eau du bassin du Congo vers le lac Tchad, sont évoqués depuis des décennies. Mais les financements tardent et les tensions géopolitiques freinent toute avancée concrète.
Une économie assoiffée
Sans accès fiable à l’eau, l’économie tchadienne reste prisonnière de sa dépendance au pétrole, qui représente plus de 90 % des exportations. L’agriculture, pourtant potentiellement riche, stagne. Les rendements sont faibles, les pertes post-récoltes élevées, et les investissements quasi inexistants.
Selon la Banque mondiale, 40 % de la population tchadienne vit sous le seuil de pauvreté. L’insécurité alimentaire touche plus de 5 millions de personnes chaque année. Et derrière ces chiffres, une cause récurrente : le manque d’eau.
« L’eau, c’est la base. Sans elle, pas de cultures, pas de bétail, pas d’industrie », explique Idriss Mahamat, ingénieur hydrologue à N’Djamena. « On parle souvent de routes ou d’électricité, mais l’eau est le vrai moteur de développement ici. »
Des tensions qui montent
La rareté de l’eau alimente aussi les conflits. Dans les zones rurales, les affrontements entre éleveurs nomades et agriculteurs se multiplient. Les premiers cherchent des pâturages et des points d’eau pour leurs troupeaux, les seconds protègent leurs champs déjà fragiles.
En 2022, plus de 400 incidents violents liés à la gestion de l’eau ont été recensés dans le sud du pays. Des villages entiers se vident, des familles fuient les violences, et les autorités peinent à arbitrer.
« Quand il n’y a qu’un puits pour dix villages, la tension est inévitable », soupire Fatimé Abakar, préfète d’un canton du Mayo-Kebbi Est. « Il nous faut des infrastructures, des médiateurs, des solutions locales. »
Des initiatives locales porteuses d’espoir
Malgré ce tableau sombre, des initiatives émergent. Des ONG, des coopératives villageoises et quelques entrepreneurs tentent de changer la donne, goutte après goutte.
Dans le Guéra, un projet pilote d’irrigation solaire a permis à 300 familles de cultiver toute l’année. « Avant, on ne plantait que pendant trois mois. Maintenant, on a des légumes même en saison sèche », témoigne Mariam, agricultrice de Mongo. « Et on vend au marché, on gagne un peu d’argent. »
À N’Djamena, des start-up développent des systèmes de filtration low-cost pour rendre l’eau potable accessible dans les quartiers périphériques. Des écoles intègrent l’éducation à la gestion de l’eau dans leurs programmes. Des campagnes sensibilisent les jeunes à l’économie de l’eau.
Ces efforts restent modestes, mais ils montrent une voie : celle d’une résilience construite localement, adaptée aux réalités du terrain.
L’avenir suspendu à une goutte
La gestion de l’eau au Tchad n’est pas une affaire technique. C’est une affaire de survie. Une question de dignité, de paix, de prospérité. Chaque puits creusé, chaque canal réparé, chaque goutte économisée peut faire la différence entre la vie et l’exil, entre la paix et les armes.
Les experts s’accordent : sans une politique nationale ambitieuse, sans coopération régionale, sans investissements massifs, le pays risque de sombrer dans une crise hydrique chronique. Mais avec une volonté collective, le Tchad pourrait devenir un modèle de gestion durable dans le Sahel.
« L’eau, c’est notre avenir », dit simplement Salma, une lycéenne de Moundou. « Si on apprend à la respecter, peut-être qu’elle nous sauvera. »
Alors, dans ce pays où chaque goutte compte, la vraie question est peut-être celle-ci : combien de temps reste-t-il avant que la soif ne devienne la norme, et que l’eau, devenue rare, ne redessine les frontières de l’économie et de la vie ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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