Un cargo de 400 mètres de long, bloqué en travers d’un canal étroit, a suffi à faire vaciller l’économie mondiale. C’était en mars 2021. Le monde entier découvrait alors, parfois avec stupeur, l’importance stratégique d’un ruban d’eau artificiel creusé dans le sable égyptien il y a plus de 150 ans. Mais au-delà de cet incident mémorable, le Canal de Suez continue d’exercer une influence géopolitique majeure. Pourquoi ce couloir maritime reste-t-il aussi crucial aujourd’hui ?
Un passage vital entre deux mondes
Le Canal de Suez relie la mer Méditerranée à la mer Rouge, permettant aux navires d’éviter le long détour par le cap de Bonne-Espérance, à l’extrémité sud de l’Afrique. Ce raccourci de plus de 7 000 kilomètres réduit considérablement les délais et les coûts du transport maritime mondial.
Chaque année, plus de 20 000 navires empruntent ce canal, représentant environ 12 % du commerce mondial. Le pétrole, le gaz naturel liquéfié, les céréales, les conteneurs de marchandises électroniques ou textiles : tout transite par là. « C’est l’artère principale de l’économie mondiale, un peu comme une veine dans le corps humain. Si elle se bouche, tout le système est en danger », résume Ahmed Farouk, analyste en géopolitique maritime au Caire.
En 2023, le Canal a généré plus de 9,4 milliards de dollars de revenus pour l’Égypte, un record historique. Pour un pays confronté à une crise économique sévère, cette manne est vitale. Mais au-delà de l’économie, c’est la position stratégique du canal qui lui confère un poids géopolitique hors norme.
Un levier de pouvoir pour l’Égypte
Depuis sa nationalisation par Gamal Abdel Nasser en 1956, le Canal de Suez est devenu un symbole de souveraineté nationale. En contrôlant ce passage, l’Égypte détient un levier diplomatique redoutable. Aucun navire ne peut franchir le canal sans l’autorisation des autorités égyptiennes.
« C’est notre arme silencieuse », confie un haut responsable de l’Autorité du Canal de Suez sous couvert d’anonymat. « En cas de tensions régionales, nous savons que notre position nous donne un avantage dans les négociations. »
Cette influence s’est illustrée à plusieurs reprises. Pendant la guerre du Kippour en 1973, le canal fut fermé pendant huit ans. Plus récemment, lors de tensions avec l’Éthiopie autour du barrage de la Renaissance, certains analystes ont évoqué la possibilité pour l’Égypte d’utiliser le canal comme moyen de pression sur ses partenaires africains et arabes.
Une cible stratégique en période d’instabilité
Mais ce pouvoir a un revers. Le Canal de Suez est aussi une cible potentielle pour les groupes armés, les pirates ou les puissances étrangères. Sa sécurité est une priorité absolue pour l’Égypte, qui mobilise quotidiennement des milliers de soldats, de drones et de navires de patrouille pour protéger ses rives.
En 2022, des attaques de drones revendiquées par des milices houthis au Yémen ont visé des navires marchands dans la mer Rouge, à quelques encablures du canal. « Nous sommes assis sur une poudrière », reconnaît le général Mahmoud El-Sayed, responsable de la sécurité maritime à Ismaïlia. « Une attaque réussie pourrait paralyser le commerce mondial en quelques heures. »
Cette vulnérabilité pousse l’Égypte à renforcer ses alliances militaires, notamment avec les États-Unis et la France, qui disposent de forces navales dans la région. Le canal devient ainsi un point de convergence des grandes puissances, toutes désireuses d’en garantir la stabilité.
La rivalité sino-américaine et la nouvelle route de la soie
Dans le contexte de la rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis, le Canal de Suez prend une dimension encore plus stratégique. Pékin, à travers son initiative des Nouvelles Routes de la Soie, investit massivement dans les infrastructures portuaires autour du canal, notamment à Port-Saïd et à Ain Sokhna.
« La Chine ne veut pas seulement sécuriser ses approvisionnements, elle veut aussi peser sur les routes commerciales », explique Léa Dubois, chercheuse à l’Institut français des relations internationales. « Le Canal de Suez est un nœud essentiel pour ses ambitions. »
De son côté, Washington multiplie les partenariats sécuritaires avec l’Égypte pour contenir l’influence chinoise. Le canal devient ainsi un terrain d’affrontement feutré entre superpuissances, chacune cherchant à asseoir sa présence dans cette zone névralgique.
Un chantier permanent pour rester compétitif
Face à l’augmentation du trafic maritime et à la taille croissante des navires, l’Égypte investit massivement dans l’élargissement et la modernisation du canal. En 2015, un nouveau bras parallèle de 35 kilomètres a été inauguré pour fluidifier la circulation. D’autres projets d’extension sont en cours.
« Nous devons rester attractifs face aux routes alternatives, comme celle du Nord via l’Arctique, qui pourrait devenir viable avec le réchauffement climatique », explique Osama Rabie, président de l’Autorité du Canal de Suez.
Mais ces travaux colossaux ont un coût. L’Égypte s’endette lourdement pour les financer, misant sur une augmentation continue du trafic. Un pari risqué, surtout dans un contexte de ralentissement économique mondial.
Et si le canal n’était plus navigable ?
La question peut sembler absurde, mais elle hante les stratèges. Que se passerait-il si le Canal de Suez devenait temporairement ou durablement inutilisable ? Une guerre, une catastrophe naturelle, un sabotage… Le scénario n’est pas impossible.
En 2021, l’échouement de l’Ever Given a suffi à bloquer le canal pendant six jours, provoquant des pertes estimées à plus de 60 milliards de dollars. « C’était un avertissement », estime l’économiste égyptien Nour El-Din Hassan. « Le monde a compris que sa dépendance à une seule voie maritime est un point de fragilité majeur. »
Des discussions émergent sur la diversification des routes maritimes, mais aucune alternative n’offre pour l’instant la même efficacité. Le Canal de Suez reste donc, pour l’heure, irremplaçable.
Dans un monde où tout s’accélère, où les tensions géopolitiques s’intensifient et où les équilibres se déplacent, ce mince ruban d’eau continue de façonner l’histoire. Mais pour combien de temps encore ? Le Canal de Suez gardera-t-il son pouvoir, ou verra-t-il un jour son influence décliner face aux bouleversements du siècle ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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