Quand João a quitté son village du sud de l’Angola pour Luanda, il rêvait d’un avenir meilleur. Il avait entendu parler de cette richesse souterraine qui faisait tourner la tête au monde entier : le pétrole. Mais en arrivant dans la capitale, c’est un autre visage qu’il a découvert. Derrière les tours étincelantes du front de mer, la pauvreté rampait dans les ruelles, les bidonvilles s’étendaient à perte de vue. « On dit que notre sol est riche, mais nos assiettes sont vides », souffle-t-il, amer.
Une manne pétrolière qui a tout changé
Depuis la fin de la guerre civile en 2002, l’Angola a connu une croissance fulgurante, portée presque exclusivement par l’or noir. Deuxième producteur de pétrole en Afrique subsaharienne après le Nigeria, le pays a longtemps pompé jusqu’à 1,8 million de barils par jour. En 2008, l’économie angolaise affichait une croissance de 13,8 %, principalement grâce au brut.
Avec un littoral gorgé de gisements offshore, l’Angola est devenu un acteur majeur sur la scène énergétique mondiale. Les compagnies étrangères, dont TotalEnergies, Chevron ou ExxonMobil, s’y sont précipitées. Les recettes d’exportation ont explosé, représentant jusqu’à 95 % des exportations nationales et plus de 70 % des revenus de l’État.
« Ce fut une époque d’euphorie », se souvient Carlos Mavungo, ancien cadre du ministère des Finances. « On croyait que le pétrole allait tout régler : les routes, les écoles, les hôpitaux. »
Mais où est passé l’argent ?
Malgré ces milliards, les inégalités n’ont cessé de croître. En 2023, plus de 40 % des Angolais vivaient toujours sous le seuil de pauvreté. Le chômage des jeunes frôle les 60 %. Dans les provinces rurales, l’accès à l’eau potable, à l’électricité ou aux soins de base reste un luxe.
Une grande partie des revenus pétroliers a été siphonnée par la corruption et la mauvaise gestion. Sous le règne de José Eduardo dos Santos, au pouvoir pendant 38 ans, une élite proche du pouvoir a accaparé les richesses. En 2019, un rapport de l’ONG Transparency International estimait que plus de 24 milliards de dollars avaient disparu des caisses de l’État entre 2004 et 2014.
« Le pétrole a enrichi quelques familles, mais pas le pays », déplore Domingos Chivale, économiste à Luanda. « Il a créé une économie de rente, dépendante, vulnérable. »
Une dépendance qui fragilise
La chute des cours du pétrole en 2014 a été un choc brutal. Les recettes de l’État se sont effondrées, la monnaie – le kwanza – a perdu plus de 60 % de sa valeur, et l’inflation a explosé. L’Angola a dû se tourner vers le FMI pour obtenir un prêt de 3,7 milliards de dollars.
Cette crise a mis en lumière les failles structurelles de l’économie angolaise. Faute de diversification, le pays importe presque tout : nourriture, médicaments, matériaux de construction. En 2022, les importations alimentaires représentaient encore plus de 2 milliards de dollars.
« Nous avons bâti une maison sur du sable », résume l’analyste politique Maria da Silva. « Tant que le pétrole coule, tout va bien. Mais au moindre soubresaut, tout s’écroule. »
Des tentatives de réforme… timides
Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, le président João Lourenço a promis de tourner la page. Il a limogé plusieurs figures de l’ancien régime, lancé des enquêtes anticorruption, et tenté de réformer Sonangol, la compagnie pétrolière nationale, longtemps considérée comme une « boîte noire » du régime.
Des efforts ont été faits pour améliorer la transparence, attirer les investisseurs et encourager la diversification, notamment dans l’agriculture et le tourisme. Mais les résultats restent limités.
« Il y a une volonté politique, mais les résistances sont fortes », observe un diplomate occidental en poste à Luanda. « Le système est profondément enraciné. Et tant que le pétrole rapporte, les réformes avancent à petits pas. »
Un avenir incertain face à la transition énergétique
Alors que le monde amorce une transition vers les énergies renouvelables, l’Angola se retrouve à un carrefour. Les réserves pétrolières s’épuisent lentement, et les investissements dans le secteur diminuent. En 2023, la production est tombée à 1,1 million de barils par jour, son plus bas niveau depuis deux décennies.
Le pays tente de se repositionner. Il a rejoint l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en 2007, puis l’OPEP+ en 2016, pour peser davantage sur les décisions mondiales. Mais cela ne suffit pas à garantir un avenir stable.
« Le pétrole est un piège doré », avertit l’expert en énergie Paulo Mendes. « Il donne l’illusion de la richesse, mais il empêche de penser le long terme. »
Et si la vraie richesse était ailleurs ?
Certains Angolais commencent à regarder au-delà du brut. Des jeunes entrepreneurs investissent dans l’agroalimentaire, le numérique ou l’artisanat. Des ONG soutiennent des projets d’irrigation, de formation agricole, de microcrédit. Dans le sud, des coopératives de femmes transforment le manioc en farine exportable.
Le potentiel est là : terres fertiles, jeunesse dynamique, ressources naturelles diversifiées. Mais il faudra du courage politique, de la vision, et surtout du temps.
« Nous avons cru que le pétrole était une fin en soi », confie João, désormais chauffeur de taxi à Luanda. « Mais peut-être que ce n’était qu’un début, un test. La vraie question, c’est : que ferons-nous maintenant que nous savons ? »

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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