Sur les hauteurs arides du désert de Namibie, un vent chaud balaie les plaines silencieuses. Là, au milieu de cette immensité, des ingénieurs installent les premières éoliennes d’un projet qui pourrait transformer l’avenir énergétique du continent. L’Afrique, riche en soleil et en vent, se tourne vers un carburant du futur : l’hydrogène vert.
Un pari audacieux sur l’énergie du futur
L’hydrogène vert, produit à partir d’énergies renouvelables, suscite un engouement mondial. Contrairement à l’hydrogène gris ou bleu, il n’émet aucun gaz à effet de serre. En Afrique, plusieurs pays voient dans cette technologie une opportunité unique de développement économique et de souveraineté énergétique.
« L’hydrogène vert peut devenir pour nous ce que le pétrole a été pour d’autres régions », affirme Amina Diop, ingénieure en énergie renouvelable basée à Dakar. « Mais cette fois, sans polluer. »
Le continent dispose d’atouts naturels exceptionnels : un ensoleillement quasi permanent, des vents puissants et des terres disponibles. Ces conditions idéales permettent de produire de l’électricité verte à bas coût, indispensable à l’électrolyse de l’eau, procédé par lequel l’hydrogène est extrait.
La Namibie en tête de file
La Namibie est l’un des pionniers africains dans cette course. En 2021, le gouvernement a lancé un partenariat avec des entreprises européennes pour construire une gigantesque usine d’hydrogène vert dans le désert du Tsau Khaeb. Montant de l’investissement annoncé : plus de 9 milliards de dollars.
Le projet vise à produire 300 000 tonnes d’hydrogène vert par an d’ici 2030, principalement destinées à l’exportation vers l’Europe et l’Asie. « Ce sera un tournant économique pour notre pays », déclare Johannes Kamati, conseiller au ministère namibien de l’Énergie. « Nous voulons créer une nouvelle industrie, former une main-d’œuvre locale et devenir un acteur mondial. »
La Namibie, qui importe encore la majorité de son électricité, espère ainsi diversifier son économie et réduire sa dépendance énergétique. Le projet pourrait générer plus de 15 000 emplois directs et indirects.
Le Maroc, déjà bien positionné
Au nord du continent, le Maroc avance à grands pas. Avec ses vastes parcs solaires et éoliens, le royaume chérifien a déjà posé les bases d’une transition énergétique ambitieuse. En 2022, le pays a signé plusieurs protocoles d’accord avec l’Allemagne, les Pays-Bas et le Portugal pour développer des corridors d’exportation d’hydrogène vert.
Le site de Guelmim-Oued Noun, dans le sud du Maroc, pourrait accueillir l’un des plus grands complexes de production d’hydrogène vert au monde. « Nous voulons faire du Maroc un hub énergétique entre l’Afrique et l’Europe », explique Youssef El Alaoui, directeur du Cluster Solaire à Casablanca.
Selon une étude de la Banque mondiale, le Maroc pourrait produire de l’hydrogène vert à un coût inférieur à 1,5 dollar par kilogramme d’ici 2030, ce qui le rendrait extrêmement compétitif à l’échelle internationale.
L’Afrique du Sud, entre ambition et transition
En Afrique australe, l’Afrique du Sud explore également cette voie. Premier émetteur de CO₂ du continent, le pays s’est engagé à réduire sa dépendance au charbon, qui représente encore plus de 80 % de sa production d’électricité.
Le gouvernement sud-africain a lancé en 2021 la « Hydrogen Society Roadmap », une stratégie nationale visant à développer un écosystème complet autour de l’hydrogène vert : production, stockage, transport, et utilisation dans l’industrie lourde et les transports.
« L’hydrogène peut nous aider à décarboner nos mines, nos aciéries et notre réseau électrique », estime Thabo Mokoena, directeur de l’Institut national de l’énergie à Pretoria. « C’est aussi une opportunité pour créer de nouveaux emplois dans des régions touchées par la fermeture des centrales à charbon. »
Des projets pilotes ont déjà vu le jour, notamment dans la province du Cap-Nord, où des électrolyseurs sont testés à partir d’énergie solaire.
L’Égypte, entre géopolitique et stratégie industrielle
À l’est du continent, l’Égypte ne cache pas ses ambitions. En marge de la COP27 en 2022, le pays a signé une série d’accords avec des entreprises internationales pour développer des zones industrielles dédiées à l’hydrogène vert autour du canal de Suez.
La position stratégique de l’Égypte, à la croisée de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Europe, en fait un acteur clé pour le transport maritime de l’hydrogène sous forme d’ammoniac ou de méthanol vert.
« Nous voulons devenir un leader régional dans l’exportation d’hydrogène vert », déclarait en conférence le ministre égyptien de l’Électricité, Mohamed Shaker. « Mais aussi l’utiliser pour verdir notre industrie locale, notamment les engrais. »
Le potentiel est immense : selon les prévisions de l’IRENA (Agence internationale pour les énergies renouvelables), l’Égypte pourrait produire jusqu’à 20 millions de tonnes d’hydrogène vert par an d’ici 2040.
Défis techniques, sociaux et politiques
Malgré cet enthousiasme, les obstacles restent nombreux. Produire de l’hydrogène vert à grande échelle nécessite des investissements massifs, des infrastructures complexes et une stabilité politique durable.
« Il ne suffit pas d’avoir du soleil et du vent », rappelle Fatou Ndiaye, analyste en énergie à Abidjan. « Il faut des réseaux électriques fiables, des législations claires, et surtout, une vision à long terme. »
Certains experts mettent aussi en garde contre une nouvelle forme de dépendance : celle de produire pour les marchés européens, sans bénéfices directs pour les populations locales. La question de l’accès à l’eau, ressource essentielle pour l’électrolyse, est également cruciale dans des régions déjà arides.
Enfin, les bénéfices de cette transition doivent être équitablement répartis. « L’hydrogène vert ne doit pas devenir un mirage technologique réservé aux élites », insiste Koffi Mensah, sociologue à l’université de Lomé. « Il doit créer des emplois, former des jeunes, et alimenter nos propres industries. »
L’Afrique peut-elle écrire sa propre révolution énergétique ?
Dans les déserts de Namibie, sur les plaines du Maroc ou dans les ports de Suez, l’Afrique commence à tracer les contours d’un avenir énergétique inédit. L’hydrogène vert, encore balbutiant, pourrait devenir l’un des piliers de sa renaissance industrielle et climatique.
Mais la route est longue, semée d’incertitudes et de choix stratégiques. Le continent saura-t-il transformer son potentiel naturel en richesse durable ? Ou assistera-t-on à une nouvelle ruée vers ses ressources, cette fois sous couvert de transition verte ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















Laisser un commentaire