À quelques kilomètres de Pretoria, dans le grondement sourd d’une chaîne de montage, des ouvriers s’affairent autour d’un prototype silencieux. Pas un moteur thermique en vue. Juste des batteries, des circuits imprimés, et une promesse : celle d’un avenir électrique. Pourtant, derrière cette façade futuriste, l’industrie automobile sud-africaine se trouve à la croisée des chemins, prise entre héritage industriel et révolution énergétique.
Un pilier économique menacé de mutation
Depuis des décennies, l’industrie automobile sud-africaine est l’un des moteurs de l’économie nationale. Elle représente près de 5 % du PIB et emploie directement plus de 110 000 personnes. Des marques telles que Toyota, BMW, Ford ou Volkswagen y ont établi des usines de production, principalement destinées à l’exportation.
Mais ce modèle, bâti autour du moteur thermique, vacille. L’Union européenne, principal marché d’exportation de l’Afrique du Sud, prévoit d’interdire la vente de voitures thermiques neuves d’ici 2035. Un changement radical qui menace directement les chaînes d’approvisionnement sud-africaines.
“Si nous ne nous adaptons pas rapidement, nous risquons de perdre notre accès aux marchés internationaux”, s’inquiète Sipho Mokoena, directeur des opérations d’une usine automobile à Durban. “C’est une course contre la montre.”
Une transition coûteuse et inégale
Passer du thermique à l’électrique ne se fait pas en un claquement de doigts. Cela implique la refonte des lignes de production, la formation de la main-d’œuvre, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en batteries, et surtout, des investissements colossaux.
Selon le Conseil national de l’industrie automobile, il faudrait injecter au moins 128 milliards de rands (environ 6,3 milliards d’euros) d’ici 2030 pour moderniser les infrastructures et développer une filière locale de véhicules électriques (VE).
Mais toutes les entreprises ne sont pas sur un pied d’égalité. Les grands constructeurs internationaux disposent des moyens pour amorcer cette transition. Les sous-traitants locaux, eux, peinent à suivre. “Nous avons besoin d’un soutien clair de l’État, sinon nous serons laissés pour compte”, déplore Thandiwe Mahlangu, directrice d’une PME de fabrication de composants à Port Elizabeth.
Une politique publique encore floue
Le gouvernement sud-africain a bien conscience de l’urgence. En 2021, il a dévoilé un plan d’action pour l’introduction des véhicules électriques, promettant incitations fiscales, soutien à la recherche et développement, et création d’un écosystème favorable à l’électromobilité.
Mais sur le terrain, les avancées tardent. Les incitations fiscales restent limitées, les infrastructures de recharge sont quasi inexistantes en dehors de Johannesburg et du Cap, et les importations de VE sont encore lourdement taxées.
“Il y a une dissonance entre les discours et les faits”, souligne Zanele Dlamini, analyste en politique industrielle. “On ne peut pas parler de révolution électrique sans créer les conditions de son émergence.”
Une dépendance énergétique paradoxale
Ironie du sort : alors que l’Afrique du Sud souhaite électrifier son parc automobile, elle fait face à une crise énergétique chronique. Les coupures de courant, appelées “load shedding”, sont devenues quasi quotidiennes, fragilisant aussi bien les ménages que les industries.
“Comment voulez-vous promouvoir les voitures électriques quand l’électricité manque pour faire tourner les hôpitaux ?”, s’interroge Nomusa Khumalo, résidente de Soweto. “C’est comme vouloir remplir une baignoire sans eau.”
Le pays dépend encore à plus de 80 % du charbon pour sa production d’électricité. Tant que cette dépendance persiste, l’empreinte carbone des VE sud-africains restera élevée, remettant en cause leur légitimité écologique.
Des ressources naturelles à valoriser
Pourtant, l’Afrique du Sud possède un atout de taille : ses ressources minérales. Le pays est l’un des principaux producteurs mondiaux de platine, de manganèse et de vanadium, des matériaux essentiels à la fabrication des batteries et des piles à hydrogène.
“Nous avons le potentiel de devenir un acteur majeur de la chaîne de valeur mondiale des véhicules électriques”, affirme le professeur Themba Ndlovu, spécialiste en géoéconomie à l’Université de Stellenbosch. “Mais cela suppose de ne pas se contenter d’exporter des minerais bruts. Il faut développer une industrie de transformation locale.”
Des projets pilotes voient le jour, comme celui de la start-up GreenVolt, qui ambitionne de produire des batteries lithium-fer-phosphate à partir de ressources locales. Mais ces initiatives restent embryonnaires face aux mastodontes asiatiques et européens.
Une jeunesse prête à changer de voie
Au-delà des défis industriels, c’est aussi une nouvelle génération qui pousse à la transition. Dans les campus universitaires, les hackathons autour de la mobilité propre se multiplient. Des incubateurs soutiennent des projets de scooters solaires, de bus électriques adaptés aux routes rurales, ou encore de plateformes de covoiturage intelligentes.
“On ne veut pas juste copier les modèles occidentaux”, explique Lwazi Mthembu, étudiant en ingénierie à Pretoria. “On veut inventer notre propre mobilité, plus adaptée, plus inclusive.”
Le changement pourrait donc venir d’en bas, porté par une jeunesse connectée, inventive et consciente des enjeux climatiques. Une génération qui refuse de voir son avenir freiné par les inerties du passé.
Alors que le monde automobile bascule vers l’électrique, l’Afrique du Sud se retrouve face à une équation complexe : comment préserver ses emplois, moderniser son industrie, et bâtir une mobilité durable dans un pays encore dépendant du charbon ? La route sera longue, mais peut-être que dans le silence d’un prototype électrique, se cache déjà le bruit d’un futur en marche.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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