Le matin se lève sur le port de Mombasa. Des dizaines de conteneurs s’alignent sous un ciel chargé de promesses, mais aussi d’incertitudes. Dans ce ballet silencieux de grues et de camions, une question cruciale s’impose : comment sécuriser les chaînes d’approvisionnement en Afrique face aux chocs géopolitiques, aux crises sanitaires et aux défis climatiques qui s’accumulent ?
Un continent vulnérable, mais stratégique
Longtemps considérée comme une simple étape dans les routes commerciales mondiales, l’Afrique s’impose aujourd’hui comme un acteur central. Avec ses 1,4 milliard d’habitants, ses ressources naturelles abondantes et une classe moyenne en expansion, le continent devient un maillon stratégique dans les chaînes d’approvisionnement globales.
Mais cette position s’accompagne de fragilités. Selon un rapport de la Banque africaine de développement, plus de 60 % des importations alimentaires africaines dépendent de l’extérieur. « Une perturbation dans un port européen ou asiatique peut provoquer des pénuries jusque dans les marchés de Dakar ou de Kinshasa », explique Fatou Diarra, économiste spécialisée en logistique à Abidjan.
Les chaînes d’approvisionnement africaines sont aussi exposées à des risques internes : infrastructures vétustes, instabilité politique, corruption, insécurité, et manque de coordination entre États. Autant d’obstacles qui freinent la résilience du continent face aux crises.
Le choc du COVID-19, révélateur brutal
Lorsque la pandémie de COVID-19 a frappé en 2020, elle a agi comme un révélateur. Les frontières se sont fermées. Les ports ont ralenti. Les camions sont restés bloqués. Partout, les chaînes d’approvisionnement se sont effondrées comme des dominos.
« On a vu des médicaments essentiels manquer dans les hôpitaux de Lagos, des denrées périssables pourrir sur les routes du Kenya, et des pièces détachées introuvables pour les usines de textile au Maroc », se souvient Ahmed El Mansouri, directeur logistique d’une entreprise agroalimentaire à Casablanca.
Ce choc a mis en lumière l’extrême dépendance du continent à des fournisseurs lointains. Il a aussi souligné le manque de coordination régionale. Les corridors commerciaux, comme le Caire-Cape Town ou le Lagos-Mombasa, se sont retrouvés paralysés par des réglementations incohérentes entre pays voisins.
Depuis, une prise de conscience s’est amorcée. Mais sécuriser les chaînes d’approvisionnement ne se décrète pas. Cela se construit, étape par étape.
Des infrastructures à repenser d’urgence
Au cœur du problème : les infrastructures. Routes défoncées, ports saturés, réseaux ferroviaires obsolètes… Le coût du transport en Afrique reste l’un des plus élevés au monde. En moyenne, il représente 30 à 50 % du prix final d’un produit, contre 8 % en Europe.
« Il faut parfois trois semaines pour acheminer une cargaison de coton du Mali jusqu’au port de Lomé. C’est intenable », déplore Mamadou Traoré, logisticien à Bamako.
Des projets ambitieux voient cependant le jour. Au Nigeria, la modernisation du port de Lekki vise à fluidifier les échanges. En Afrique de l’Est, le projet de corridor LAPSSET entre le Kenya, le Soudan du Sud et l’Éthiopie promet de désenclaver des régions entières. Mais ces chantiers nécessitent des financements massifs et une stabilité politique durable.
La logistique urbaine, elle aussi, doit s’adapter à des villes en pleine explosion démographique. À Lagos ou à Kinshasa, la livraison du dernier kilomètre devient un casse-tête quotidien. Des start-up locales, comme Kobo360 ou Sendy, misent sur le numérique pour optimiser les trajets et réduire les coûts.
Relocaliser, diversifier, digitaliser
Face aux vulnérabilités mondiales, l’Afrique explore de nouvelles stratégies. La première : relocaliser une partie de la production. L’idée n’est pas de tout produire localement, mais de réduire les dépendances critiques.
« Nous avons lancé une unité de fabrication de médicaments génériques à Accra pour éviter les ruptures de stock comme en 2020 », explique Kwame Mensah, directeur d’une entreprise pharmaceutique ghanéenne. « Cela nous donne plus de contrôle sur nos délais et nos coûts. »
La seconde stratégie : diversifier les fournisseurs et les routes commerciales. Plutôt que de dépendre d’un seul port ou d’un seul pays, certaines entreprises africaines multiplient les options. Elles se tournent vers des hubs alternatifs comme Tanger Med, Durban ou Djibouti.
Enfin, la digitalisation s’impose comme un levier majeur. Grâce à la blockchain, aux plateformes de traçabilité ou à l’intelligence artificielle, certaines chaînes d’approvisionnement deviennent plus transparentes et réactives. En Afrique du Sud, la société Imperial Logistics a réduit de 20 % ses délais de livraison grâce à un système prédictif basé sur les données météo et routières.
La ZLECAf, espoir régional ou mirage ?
Signée par 54 pays, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) promet de transformer le commerce intra-africain. Elle vise à supprimer 90 % des droits de douane et à harmoniser les normes entre États.
« C’est une opportunité historique pour sécuriser nos chaînes d’approvisionnement en consolidant nos marchés », affirme Wanjiru Mwangi, analyste à l’Union africaine. « Mais il reste un long chemin à parcourir. »
Car les barrières non tarifaires, comme les lenteurs douanières ou les exigences administratives, freinent encore les échanges. En moyenne, un camion met 10 jours pour traverser trois pays d’Afrique de l’Ouest, contre 48 heures en Europe.
La réussite de la ZLECAf dépendra de la volonté politique des États, mais aussi de la capacité des entreprises à s’adapter à ce nouvel espace économique. À terme, une Afrique plus intégrée pourrait mieux résister aux chocs extérieurs et gagner en autonomie logistique.
Des chaînes d’approvisionnement plus humaines
Au-delà des infrastructures et des technologies, sécuriser les chaînes d’approvisionnement en Afrique, c’est aussi protéger les femmes et les hommes qui les font vivre. Chauffeurs routiers, dockers, manutentionnaires, commerçants… Des millions de personnes dépendent de ces flux pour survivre.
« Pendant la pandémie, j’ai roulé 18 heures par jour pour livrer des vivres entre Nairobi et Kampala. Sans masque, sans assurance, avec des barrages à chaque frontière », raconte John Otieno, chauffeur kényan. « On nous oublie souvent, mais sans nous, rien ne circule. »
Des initiatives émergent pour sécuriser les conditions de travail : formations, assurance santé, accès au numérique. Certaines coopératives de transporteurs, comme au Burkina Faso ou au Rwanda, commencent à structurer la profession. Mais les efforts restent encore marginaux.
Car une chaîne d’approvisionnement, aussi sophistiquée soit-elle, reste aussi forte que son maillon le plus faible. Et ce maillon, bien souvent, c’est l’humain.
Alors que le monde entre dans une ère d’incertitudes multiples, l’Afrique n’a d’autre choix que d’inventer ses propres réponses. Ses chaînes d’approvisionnement seront-elles demain plus résilientes, plus locales, plus équitables ? Ou resteront-elles suspendues aux aléas d’un monde qu’elles ne contrôlent pas encore ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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